Chapitre VI : 4- Rousseau et la perfectibilité de l’homme

La notion de « nature humaine » fait encore sens pourvu qu’on la redéfinisse : ce qui est naturel en l’homme, c’est un potentiel d’humanisation, qui passe nécessairement par l’éducation et la culture, mais qui devra aussi aller au-delà

Si, chez l’homme, le naturel n’est pas à confondre avec l’essence, puisque l’homme ne devient un homme que par l’éducation et la formation culturelle, il n’empêche qu’il y a quelque chose en l’homme qui relève à la fois de ce qui est inné ou naturel en lui, et qui lui est spécifique. L’homme est un produit culturel et certes il a accès à une liberté d’être que n’ont pas les animaux, mais cette possibilité qu’a l’homme de devenir un homme au sein d’une culture ne serait pas possible, s’il n’y avait en lui, biologiquement en quelque sorte, une aptitude à être éduqué, formé, élevé à l’humanité.
C’est Rousseau, qui, au dix-huitième siècle, dans une intuition géniale et radicale et alors qu’il réfléchissait sur ce qui fait la grande différence entre l’homme et l’animal, conclut sur ce fonds « naturel » et commun propre à tous les hommes : la perfectibilité.
– Perfectibilité: ce terme, qui est un néologisme, inventé par Rousseau, désigne la faculté de se perfectionner propre à l’homme, qui le distingue des animaux. L’homme n’a pas d’instinct qui lui soit propre, mais il est capable d’y suppléer en développant des facultés virtuelles en lui. Ce développement cependant n’est pas nécessaire: il est au contraire lié aux circonstances. L’homme s’adapte lorsque ses besoins se modifient, sous l’influence de changements climatiques ou géographiques. Par conséquent, dans l’état de nature, où les besoins sont stables, aisés à assouvir puisque la nature est abondante, l’homme ne se distingue pas, dans son comportement, d’un grand singe: la différence entre les deux espèces est seulement virtuelle.

L’homme est naturellement un potentiel d’humanité, parce qu’il est doté de cette perfectibilité dont parle Rousseau → Second Discours, III

→ État de nature et âge des cabanes, l’homme et l’animal: Rousseau n’oppose pas, comme les cartésiens, la raison et l’instinct: d’un strict point de vue intellectuel, la différence entre l’homme et l’animal n’est pas une différence de nature, mais une différence de degré. Rousseau cite Montaigne, qui lui-même renchérit sur Plutarque: « Plutarque dit en quelque lieu qu’il ne trouve point si grande distance de bête à bête, comme il trouve d’homme à homme. (…) j’enchérirais bien volontiers sur Plutarque; et dirais qu’il y a plus de distance de tel à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête.», Essais, I, 42.
En outre, l’opposition entre la liberté et l’instinct peut n’être pas pleinement convaincante : sait-on si l’homme est libre ou déterminé? N’avons-nous pas un motif lorsque nous voulons telle ou telle chose? Peut-on alors se dire absolument libre de choisir? Rousseau se contente de faire allusion à ces questions, afin d’identifier une différence indubitable entre l’homme et l’animal. C’est à la perfectibilité qu’il faut ainsi opposer l’instinct. L’homme est perfectible, il a en lui, de manière virtuelle, les facultés qui se développent lorsqu’apparaissent de nouveaux besoins. L’animal, figé dans son instinct, n’est pas capable d’invention. Mais ce développement est lui-même virtuel : l’homme n’est pas destiné, selon Rousseau, à être intelligent, il en est simplement capable. Les progrès ne sont pas nécessaires, mais contingents, liés à des circonstances extérieures. En d’autres termes, dans l’état de nature, rien en acte ne distingue l’homme sauvage de l’animal: ils vivent semblablement, ils effectuent les mêmes opérations intellectuelles, apercevoir et sentir.
« (…) L’Esprit déprave les sens, et (…) la volonté parle encore, quand la Nature se tait.»
« Ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre.»
« Il serait triste pour nous d’être forcé de convenir, que cette faculté distinctive (la perfectibilité), et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles, et innocents; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la Nature.»
La perfectibilité est une qualité, un attribut bien particulier, car elle n’est pas définie dans l’expression concrète qu’elle va prendre. Cette expression concrète est en puissance plutôt qu’en acte pour reprendre l’expression d’Aristote. C’est un pur potentiel. Voilà pourquoi cette faculté est « presque illimitée ». On ne peut pas savoir jusqu’où elle entraînera l’homme, en particulier au niveau de l’espèce. Cette faculté si particulière, la perfectibilité, est la mère des autres facultés humaines, « elle développe successivement toutes les autres », en ce sens que les autres facultés en sont les expressions concrètes. C’est parce que l’homme est né indéfini, avec un potentiel ouvert, qu’il a inventé mille manières d’être au monde et qu’il s’est forgé un monde culturel et social qui n’a plus rien à voir avec le monde naturel.
C’est Nietzsche qui, le premier, a défini l’homme comme l’être qui est né non terminé, un « avorton » resté au stade fœtal, à la différence des autres êtres vivants, nés terminés, déterminés par l’instinct à des comportements précis: « il y a chez l’homme comme chez toutes les autres espèces animales un excédent de ratés, de malades, de dégénérés, d’infirmes, d’êtres voués à la souffrance. Les réussites, chez l’homme aussi, sont toujours l’exception, et même, l’homme étant l’animal dont le type n’est pas encore fixé, la très rare exception.», Par-Delà le bien et le mal, Troisième partie: Le Phénomène religieux, §62. Mais ce que ne dit pas Nietzsche, c’est que c’est précisément cette faille, ce ratage du naturel en lui, ce manque d’instinct, cette indétermination de l’homme, qui lui permet d’être réceptif à la culture et à l’accumulation du savoir qu’elle représente.
Cette souplesse, cette liberté que Rousseau appelle « perfectibilité », fait que l’homme peut « s’adapter » à son milieu, au point d’en devenir un élément conforme. Rousseau, qui n’est pas d’abord anthropologue mais philosophe et moraliste, ne manque pas d’être très critique à l’égard de cette faculté humaine qui spécifie l’homme. C’est que la perfectibilité, comme puissance libre dans son devenir, comporte des dangers. Alors que l’animal est réglé par l’instinct et possède par là une espèce d’infaillibilité qui est aussi son enfermement et ses limites, l’homme peut se tromper, peut descendre plus bas que l’animal, peut accomplir des actes inhumains, actes que seul un humain peut paradoxalement accomplir. Si l’homme peut être inhumain et tomber éthiquement bien plus bas que l’animal et devenir ainsi « le tyran de lui-même et de la nature », lui seul peut aussi être, ou plus exactement apprendre à être, humain véritablement. Ce terme d’humain n’est plus à prendre alors dans son sens générique mais dans son sens éthique. L’homme seul est capable du bien et du mal, et donc l’homme seul peut s’élever jusqu’à la dignité de l’homme moral, tout comme lui seul aussi peut s’abaisser jusqu’à l’inhumanité. L’animal est, quant à lui, tenu dans les bornes de l’instinct, qui fait qu’il est en deçà du bien et du mal. Il n’est pas si fréquent de rencontrer quelqu’un de vraiment humain. C’est que pour réaliser son humanité en lui, l’homme doit aller à la conquête de son individualité. Dans une boutade, un biologiste affirma que « le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous », signifiant par là que notre humanité, notre nature d’homme est loin d’être réalisée chez la plupart des hommes. La nature humaine est donc encore devant nous. Elle doit être comme un idéal régulateur qui donne un sens à nos actes et nos vies.

La nature humaine: une universalité à conquérir

L’individuation nous semble le défi majeur de l’homme. Pour devenir lui-même, l’individu doit donc dépasser deux stades, celui d’une naturalité puis celui de la conformité sociale qui lui est pourtant d’abord indispensable. Il dépasse la naturalité par le bain culturel dans lequel il est plongé depuis sa naissance. Mais ce bain culturel ne lui permet l’accès qu’à une forme inférieure de l’humain en lui, qu’à la conformité sociale. Pour aller jusqu’à soi, il faut dépasser tous les conditionnements, ceux du milieu familial et social qui sont les nôtres et qui nous donnent une identité culturelle particulière. La manière d’être qui est profondément la nôtre n’est pas, de toute évidence, cette normalité conforme et conformiste issue de notre milieu social et culturel. Pour se libérer de cet enfermement et se rapprocher de soi, de cette partie de soi la plus authentique, il nous faut, paradoxalement, rencontrer les autres, qui sont vraiment des autres. Eux seul peuvent nous aider à dépasser le conformisme. Ces autres vraiment autres sont d’abord ceux qui appartiennent à d’autres cultures et qui nous apprennent à relativiser, puis à dépasser nos conditionnements. D’où le caractère très précieux de la diversité culturelle. C’est elle qui peut nous conduire à nous-mêmes en nous libérant des préjugés et conformismes qui sont ceux de notre milieu social d’origine.

La nouvelle compréhension de l’homme ne peut que s’accompagner d’une nouvelle compréhension de l’animal et d’un nouveau rapport à la nature

Pour les Stoïciens, il y a entre tous les êtres vivants, et même entre tout ce qui est, un lien sacré : « Toutes choses sont liées entre elles, et d’un nœud sacré ; et il n’y a presque rien qui n’ait ses relations. Tous les êtres sont coordonnés ensemble, tous concourent à l’harmonie du même monde ; il n’y a qu’un seul monde, qui comprend tout, un seul Dieu, qui est dans tout, une seule matière, une seule loi, une raison commune à tous les êtres doués d’intelligence, enfin une vérité unique, n’y ayant qu’un seul état de perfection pour des êtres de même espèce, et qui participent à la même raison. », Marc-Aurèle, VII, 9, J.Brun, Les Stoïciens.

Vincent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *