Chapitre XII : 2- Raison et passion

La raison comme faculté qui s’oppose aux passions

La raison n’est pas seulement une faculté dont l’homme se sert d’un point de vue théorique. C’est la même raison théorique et calculatrice, qui passe du domaine de la connaissance au domaine de l’action

Passage du savant à l’homme raisonnable : quand la raison théorique, calculatrice et résonnante se fait pragmatique

C’est en cette capacité à élever le regard de l’homme que la raison s’oppose à la passion. Agir sous le mode de la passion, c’est agir sous l’impulsion d’une affectivité obsédante et irrépressible. C’est agir sous la brûlure d’un affect qui remplit momentanément notre conscience et notre vie. Agir sous le mode de la raison, au contraire, c’est agir froidement en prenant le recul nécessaire pour tout calculer et en particulier son véritable intérêt. Bref, c’est agir en donnant à ses affects immédiats la place relative qui doit être la leur dans une vie bien réglée. Être raisonnable, ce n’est donc rien d’autre que d’avoir une pragmatique mesurée et intelligente des plaisirs et des contraintes, dans la recherche la plus intelligente possible de son bien propre, comme c’est le cas dans l’épicurisme. C’est une éthique personnelle, consistant en une gestion et une répartition intelligente de l’ascèse et de la jouissance.

L’impulsif, l’homme raisonnable et le rusé

Pour Descartes et Malebranche, la raison est ce qui permet ce saut, de l’égoïsme fondamental de tout vivant à la conscience altruiste et humaine du bien : « La Raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est une Raison universelle », Malebranche, De la recherche de la vérité, Éclaircissements X. Celui qui est capable d’aller jusqu’à saisir son intérêt sur toute une vie doit être aussi capable de saisir qu’il est dans l’intérêt personnel de chacun que chacun agisse dans l’intérêt général. En quelque sorte, la raison nous fait adopter un point de vue universel, non centré sur soi, un point de vue où l’individu que je suis a sa place au sein des autres, mais pas plus, et où je ne suis plus le centre borné et égocentré de mon propre univers.
Cet homme a au moins partiellement accès à ce que Hegel appelle la conscience de l’universel, qui est l’autre nom de la Raison. L’homme raisonnable, qui place toute son intelligence à comprendre ce qui est vraiment bon pour lui, est, en effet, un homme aimable, courtois, civique, ouvert aux autres, etc., et cela avec une constance qui fait qu’une communauté où il n’y aurait que les hommes raisonnables, une communauté de sages en quelque sorte, serait, comme le dit Spinoza, la réalisation d’une utopie, ce serait « un poétique âge d’or »« nous avons montré, il est vrai, par ailleurs, que la raison est capable de mener un combat contre les sentiments et de les modérer considérablement. Toutefois, la voie indiquée par la raison nous est apparue très difficile. On n’ira donc pas caresser l’illusion qu’il serait possible d’amener la masse, ni les hommes engagés dans les affaires publiques, à vivre d’après la discipline exclusive de la raison. Sinon, l’on rêverait un poétique âge d’or, une fabuleuse histoire », Traité de l’autorité politique, Chapitre 1, §5. De ce point de vue, il ne faut surtout pas confondre l’homme raisonnable, qui calcule jusqu’au bout, avec l’homme rusé, qui est lui aussi un calculateur, mais au sens étroit du terme et dont la conscience ne va pas jusqu’à l’intégration de son individualité dans un ensemble plus vaste. Ce dernier calcule dans le sens de son intérêt certes, mais à courte vue, sans avoir compris qu’il n’était pas un élément isolé au sein de la communauté à laquelle il appartient. Il ne sait pas, contrairement à l’homme raisonnable, qu’en tant qu’il appartient à une communauté sociale, il y va de son propre intérêt d’intégrer ce dernier dans un intérêt général. Ce calculateur est, certainement, le plus antipathique des trois personnages que nous évoquons, car le plus fermé à l’autre et à ses besoins : alors que l’impulsif A des compulsions de compassion et peut entrer en contact avec l’autre et son point de vue, le rusé fait taire ses impulsions altruistes, parce qu’elles lui semblent contraires à l’épanouissement de ses propres intérêts. Seul l’homme raisonnable, cependant, sait gérer ses impulsions altruistes et sait avoir une vraie reconnaissance de l’autre et de ses besoins, sur le long terme. Sa relation à l’autre ne dépend pas simplement de ses affects. Nous avons là les bases d’une morale utilitariste.

Conclusion

→ Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre 1 : L’Obligation morale.
Selon Bergson, c’est en effet une erreur de chercher dans la raison, qu’elle soit calculatrice et pragmatique ou qu’elle soit désintéressée et pratique, les raisons de l’obligation sociale. Car l’obligation sociale et donc la morale a selon lui, deux sources, l’une est infra-rationnelle et l’autre supra-rationnelle. La première inclut la guerre comme une conséquence de la réalité intrinsèque de son fonctionnement, puisqu’elle ne lie les hommes d’une communauté qu’en les opposant à d’autres hommes. La seconde, qui nécessairement conduit à la paix, relève de la vie spirituelle. La première est liée aux religions statiques et traditionnelles, la seconde est l’espoir d’une religion dynamique et spirituelle.
Bergson n’a pas perdu tout optimisme, en renonçant à tirer de la raison ce qu’elle ne peut donner, mais il place son espoir dans une nature spirituelle endormie chez les hommes et qui exige encore un éveil. Et il croit en cet éveil, comme à une nécessité d’autant plus grande que la religion traditionnelle est plus fragile qu’autrefois, attaquée par la vision scientifique du monde qu’impose peu à peu le progrès de la recherche scientifique.
Beaucoup de philosophes de son époque et de maintenant n’ont pas cet espoir. N’ayant plus la raison comme point d’appui d’un espoir d’amélioration des relations humaines, les penseurs modernes ont alors souvent adopté une vision tragique et désenchantée de l’existence, en appelant malgré tout à la raison, dans son usage pratique, pour lutter contre les productions dangereuses d’une rationalité ayant perdu tout humanisme.
→ Horkheimer et Adorno, La Dialectique de la raison
Et pour finir, c’est sur la raison encore que reposent alors les derniers espoirs de régulation du monde, sur la raison pratique, sur la moralité et la culture du respect de l’autre, seules capables de sauver l’humanité des dangers issus de l’usage théorique de la raison, dans une rationalité cultivée pour elle-même, coupée des exigences de la raison pratique.

Vincent

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