Chapitre XII : 1- Raison et métaphysique

L’usage illusoire de la raison théorique et du raisonnement dans la métaphysique classique

La métaphysique classique était considérée comme une science

« Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale, j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse », Descartes, Lettre-Préface de l’édition française des Principes de la philosophie. La philosophie est pour Descartes « un arbre dont les racines sont la métaphysique », qui est donc la première partie des études que doit entreprendre celui qui cherche la vérité, et qui comprend l’examen de la nature de Dieu et de ses « principaux attributs », de l’âme et de son immatérialité, ainsi que de « toute les notions claires et simples qui sont en nous », dont font partie les notions de liberté et de volonté. Or, la « réalité » métaphysique est une réalité dont on n’a pas, du moins en tant que personne ordinaire, l’expérience. Elle est, par définition, au-delà ou au-dessus (méta) de la nature et de l’expérience naturelle (physis). Elle est supra-naturelle. Les objets de cette « pseudo-science », qu’est la métaphysique classique, sont aussi au fondement des croyances religieuses : il s’agit, en particulier, comme nous le voyons dans le texte de Descartes, principalement de Dieu comme être suprême et créateur de tout ce qui est, de l’âme humaine immortelle en tant qu’essence de la personnalité et capable de survivre à la mort du corps, de la liberté du libre arbitre, en tant qu’il affirme la possibilité en chaque être humain d’échapper aux chaînes du déterminisme et de commencer une nouvelle chaîne causale par un acte libre.
L’abandon par les penseurs plus modernes de toute tentative d’étude rationnelle des objets métaphysiques a été philosophiquement justifié par l’analyse que fait Kant des objets de la métaphysique : ce sont des productions irrationnelles et des illusions de la raison elle-même, dans son espèce d’élan passionnel vers le général puis vers l’universel, vers la totalité, vers l’absolument englobant et l’absolument inconditionné, condition ultime de tout ce qui est conditionné.

Les inductions paralogiques ultimes de la métaphysique classique

Les objets métaphysiques, Dieu, l’âme immortelle et la liberté, en tant qu’inconditionnés et condition de toutes les conditions, sont des productions quasi « naturelles » de la raison. Chacun de ces objets répond en effet à cette question qui naît de l’exigence synthétique et inductive de la raison, qui cherche toujours à saisir des totalités, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus général, afin d’unifier la diversité : qu’y a-t-il au-delà de tout ce qui est conditionné, déterminé, de toutes les formes relatives ? Ce qui est « naturel » à l’être rationnel qu’est l’être humain, c’est qu’il existe quelque chose d’inconditionné lui-même, qui met fin à la série causale des êtres conditionnés en l’initialisant ou en l’englobant. C’est ainsi que la notion d’un dieu créateur, par exemple, répond, entre autres, à la recherche d’une cause première. Tout ce qui existe est l’effet de causes antérieures, qui sont elles-mêmes l’effet d’autres causes, et ceci semble-t-il à l’infini. Mais précisément, on ne peut pas imaginer l’infinitude des chaînes causales. L’esprit humain a besoin d’un point d’arrêt à cette remontée du déterminisme, un point qui soit le point de départ de tout ce qui est, une espèce de principe premier à partir de quoi tout le reste pourrait se déduire, comme un axiome primordial de la vie. Il s’invente donc une cause non causée, une cause sans cause, une cause absolument première, et qui doit, comme c’est le cas pour les axiomes et principes premiers d’un système logique, contenir en lui toute la puissance de ce qui va se déployer ensuite. Nous avons là ce que la métaphysique classique appelle la « preuve physico-théologique » de l’existence de Dieu.
→ Kant distingue entre la preuve physico-théologique, la preuve cosmologique et la preuve ontologique : Critique de la raison pure, livre 2 : Logique transcendantale, Deuxième division : Dialectique transcendantale, Livre second : Des raisonnements dialectiques de la raison pure, Chapitre 3 : L’Idéal de la raison pure, Cinquième section : De l’impossibilité d’une preuve cosmologique de l’existence de Dieu.
La preuve physico-théologique part de la totalité organisée des phénomènes pour remonter à 1 cause première, nécessaire et elle-même inconditionnée. La preuve cosmologique part d’un seul existant pour remonter à sa cause nécessaire : « si quelque chose existe, il doit exister aussi un être absolument nécessaire. Or, j’existe au moins moi-même ; donc un être absolument nécessaire existe. » La preuve ontologique analyse le concept de Dieu et affirme l’existence nécessaire comme un attribut de son essence.
Nous voyons comment le concept d’un dieu omnipotent créateur de tout ce qui est et la preuve physico-théologique sont une seule et même chose, à savoir une sorte de supra-induction de la diversité des manifestations de l’être. À partir de ce « supra-concept » de Dieu, toutes sortes de déductions sont possibles. La plus connue est la fameuse preuve ontologique de l’existence de Dieu.

Les déductions paralogiques de la métaphysique

la preuve ontologique, qui a été énoncée par Saint Anselme au onzième siècle puis par Descartes, consiste en l’argument suivant : Dieu est, par définition, parfait. Puisqu’il est parfait, le concept de son existence est contenu dans sa définition, car un dieu qui n’existerait pas serait moins parfait que celui qui existe : « de ce que je ne puis concevoir une montagne sans vallée, il ne s’ensuit pas qu’il y ait au monde aucune montagne ni aucune vallée, mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu’il y en ait, soit qu’il n’y en ait point, sont inséparables l’un de l’autre ; au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s’ensuit que l’existence est inséparable de lui, et partant qu’il existe véritablement ; non que ma pensée puisse faire que cela soit, ou qu’elle impose aux choses aucune nécessité ; mais au contraire la nécessité qui en est la chose même, c’est-à-dire la nécessité de l’existence de Dieu, me détermine à avoir cette pensée », Descartes, Méditation cinquième.
Cet usage de la logique, autrement dit du pouvoir déductif de la raison, est bien évidemment illégitime et exige qu’on en fasse la critique précise : on ne peut pas, comme le dit Kant, légitimement déduire une existence d’une essence, fût-elle celle de la perfection. L’existence relève en effet de la seule expérience. Seule cette dernière permet de dire si quelque chose existe ou non. Dans le monde des idées, tout est possible, à partir du moment où ce qui est pensé est cohérent et non contradictoire. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est cohérente, vraie formellement, qu’elle est vraie matériellement et qu’elle existe dans la réalité objective. La preuve ontologique, comme le montre Kant, n’est donc pas une preuve.
Kant, Critique de la raison pure, Deuxième division : Dialectique transcendantale, Livre second : Des raisonnements dialectiques de la raison pure, Chapitre 3 : L’Idéal de la raison pure, Quatrième section : De l’impossibilité d’une preuve ontologique de l’existence de Dieu.
Kant nous montre, en prenant l’exemple de 100 Thalers en concept et 100 Thalers effectifs, qu’il n’y a pas moins dans 100 Thalers en concept que dans 100 Thalers effectifs. L’existence ou non dans la réalité de ces 100 Thalers n’est pas un attribut de plus qui change la nature de ce concept, mais le passage à la réalité elle-même. Cette dernière ne peut donc pas être contenue analytiquement dans quelque concept que ce soit, y compris le concept de Dieu, qui ne contient pas moins, en tant que concept, selon qu’il existe ou non, et qui n’est pas moins le concept de la perfection, que Dieu existe ou non. Car l’existence ou la non-existence ne sont pas des prédicats réels. Elles ne peuvent donc être affirmées d’un être quel qu’il soit que de manière synthétique par rapport à son concept.

À partir de Kant, la métaphysique sort du champ de la connaissance pour se cantonner à celui de la croyance

Le pouvoir de la raison doit s’appliquer à la raison elle-même. C’est ce que fit Kant, dans la Critique de la raison pure, inaugurant un mouvement philosophique appelé « le criticisme », qui passe au crible les prétentions démesurées de la raison à délivrer une connaissance absolue. Il s’agit de fixer les limites de la rationalité : la raison ne peut pas aller au-delà des limites de l’expérience elle-même, sous peine de produire des objets invérifiables, de raisonner à vide, de démontrer une chose et son contraire, et de se perdre dans des débats sans fin.
→ Kant, Critique de la raison pure, Préface de la première édition.
La Critique de la raison pure, dans la division qui s’appelle la Dialectique transcendantale, traite donc des illusions dans lesquelles tombe la raison. La raison est, nous l’avons vu, la faculté qui recherche l’unité de la diversité et qui connaît le particulier comme inclus dans le général. Elle tend à remonter toujours plus loin dans la recherche de l’unité. C’est par sa nature même que la raison cherche l’inconditionné. C’est par une espèce de passion du général et de l’universel qu’elle se laisse prendre à son propre piège, que représente la métaphysique classique.

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Kant a présenté ces débats métaphysiques dans la mise au jour de ce qu’il appelle les antinomies de la raison, qui représentent le piège « naturel » de la raison. On appelle antinomie un conflit intellectuel entre une thèse et une antithèse, lorsque la thèse est aussi satisfaisante pour l’esprit que l’antithèse. Les objets du conflit sont les objets classiques de la métaphysique : les inconditionnés conditions de toutes les conditions. Sur ces objets, on peut donc aussi bien affirmer une chose que son contraire, ce que l’histoire des débats de la métaphysique n’a pas manqué de produire.
– Le premier conflit porte donc sur l’existence ou non du monde comme totalité.
Thèse : « Le monde a un commencement dans le temps, et il est aussi, quant à l’espace, renfermé dans des limites. »
Antithèse : « Le monde n’a ni commencement ni limite dans l’espace, mais il est infini aussi bien par rapport au temps que par rapport à l’espace ».
– Le deuxième conflit porte sur la divisibilité à l’infini ou non de la matière.
Thèse : « Toute substance composée dans le monde est faite de parties simples, et il n’existe absolument rien que le simple ou ce qui en est composé. »
Antithèse : « Aucune chose composée, dans le monde, n’est faite de parties simples, et il n’existe absolument rien de simple dans le monde. »
– Le troisième conflit porte sur l’existence ou non de la liberté.
Thèse : « la causalité suivant les lois de la nature n’est pas la seule d’où puissent être dérivés les phénomènes du monde dans leur ensemble. Il est encore nécessaire d’admettre, pour les expliquer, une causalité par liberté. »
Antithèse : « Il n’y a pas de liberté, mais tout dans le monde arrive suivant les lois de la nature. »

– Le quatrième conflit porte sur l’existence ou non de Dieu.
Thèse : « au monde appartient quelque chose qui, soit comme sa partie, soit comme sa cause, est un être absolument nécessaire. »
Antithèse : « il n’existe nulle part aucun être absolument nécessaire, ni dans le monde, ni hors du monde, comme sa cause. »

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« Je ne peux affirmer, c’est-à-dire exprimer comme un jugement nécessairement valable pour chacun, que ce qui produit la conviction. Je puis garder pour moi ma persuasion, si je m’en trouve bien, mais je ne puis ni ne dois vouloir la faire valoir hors de moi.
La créance ou la valeur subjective du jugement par rapport à la conviction, qui a en même temps une valeur objective, présente les 3 degrés suivants : l’opinion, la foi et le savoir. L’opinion est une créance qui a conscience d’être insuffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement. Quand la créance n’est suffisante que subjectivement, et qu’en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin, celle qui est suffisante subjectivement aussi bien qu’objectivement s’appelle savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction, pour moi-même, la suffisance objective certitude, pour chacun. Je ne m’arrêterai pas à éclaircir des concepts aussi faciles à comprendre. Je ne me suis jamais autorisé à former une opinion sans avoir du moins quelque savoir au moyen duquel le jugement, simplement problématique en soi, se trouve rattaché à la vérité par un lien qui, bien qu’il soit incomplet, est cependant quelque chose de plus qu’une fiction arbitraire. (…) Dans l’usage transcendantal de la raison, au contraire, l’opinion est à la vérité trop peu élevée, mais le savoir l’est trop. (…) Ce n’est jamais que sous le point de vue pratique que la créance théoriquement insuffisante peut être appelée foi », Kant, Critique de la raison pure, II, Théorie transcendantale de la méthode, Chapitre 2 : Le Canon de la raison pure, Troisième section : De l’opinion, du savoir et de la foi.
En montrant les mécanismes illusoires à l’origine des productions métaphysiques, Kant met-il fin à la métaphysique au sens où on l’entendait jusqu’à lui ? En fait, non. Il met simplement fin aux prétentions scientifiques et rationnelles de la métaphysique. La relation de l’homme à la métaphysique a toujours existé et existera toujours parce qu’elle comble une soif que les autres sciences, cantonnées à l’expérience, ne peuvent combler. Cette soif est celle de l’inconditionné et de l’infinitude par quoi l’homme signe son humanité plus encore sans doute que par l’existence en lui d’une rationalité. Simplement, à partir de lui, la métaphysique ne peut plus prétendre à autre chose qu’à la croyance. L’existence de Dieu, de l’âme humaine, d’une vie après la vie, etc., relève de l’hypothèse personnelle qu’est la croyance, et non d’une connaissance certifiée par la raison. Elles sont cependant des croyances postulées par la raison pratique selon Kant, car l’homme a subjectivement besoin des objets de la foi pour ne pas accomplir un devoir désespéré. Le postulat de l’existence de Dieu et celui de l’existence d’une âme immortelle correspondent à l’exigence d’un Souverain Bien où la vertu et le bonheur sont réconciliés, et à l’exigence d’un effort vers la vertu et la raison qui doit pouvoir un jour aboutir.
La raison, dans son usage théorique, a appris, en quelque sorte et au cours des siècles, la modestie. Elle ne peut plus prétendre atteindre par elle-même la vérité : la logique ne peut atteindre qu’une vérité formelle, les sciences de la nature que des vérités à valeur hypothétique ; quant à la métaphysique, elle doit renoncer à ses prétentions à la rationalité, même si elle naît de l’exigence de rationalité. Elle relève de la croyance.

Vincent

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