Peut-on haïr la raison ?

– Platon, Phédon
– Aristote, Métaphysique, IV, 4 : impossibilité de la démonstration absolue.
– Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Première section.
Critique de la raison pure : préface de la deuxième édition, introduction, esthétique transcendantale, logique transcendantale, dialectique transcendantale.
– Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, I- La science de la logique, § 41 à 52.
Phénoménologie de l’esprit, T1, indépendance et dépendance de la conscience de soi, domination et servitude.
– Nietzsche, Vie et vérité, J. Granier.
– Heidegger, Essais et conférences : La question de la technique, dépassement de la métaphysique.

 

Introduction

Peut-on : possibilité ou légitimité
La raison n’est pas le tout de l’homme, et le problème est alors de savoir si cette différence interne rend possible ou justifie une haine.

I- Les malheurs de la raison
Raison : faculté d’établir des liaisons nécessaires entre des choses ou des propositions.

a/ Raison et séparation
Raison # saisie immédiate et instantanée d’une vérité.
La raison se présente comme puissance de division des choses.
La raison intuitive : les  » idées claires et distinctes  » chez Descartes :  » j’appelle claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif ; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres qu’elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut « , Principes de la philosophie, première partie, § 44.

Métaphore de l’activité rationnelle : le scalpel qui tranche dans la chair du vivant.

La raison est possible parce que le  » je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations  » : lorsque j’éprouve une impression, j’ai en même temps conscience que c’est moi qui l’éprouve.

En un sens, être raisonnable, c’est être soi-même le tribunal de sa propre vie.
La raison implique une rupture= entre les objets qu’elle relie
entre soi et soi
 » voilà pourquoi chez beaucoup et chez ceux-là mêmes qui ont fait de l’usage de la raison la plus grande expérience il se produit, pourvu qu’ils soient assez sincères pour se l’avouer, un certain degré de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison « , car ils finissent par envier ceux qui se laissent conduire par l’instinct.

b/la recherche de l’unité
la raison unifie-> exemple : la théorie de la gravitation universelle rend compte à la fois de la chute des corps et de l’attraction que les planètes exercent les unes sur les autres.
c/raison et en puissance
 » aussi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des motifs primitifs qu’on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu’on n’en trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve.  » Pascal, De l’esprit géométrique et de l’art de persuader.

 » Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes « , Pensées, B 282.
 » Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis  » ibidem.

→ La raison est inadéquate à son propre programme, et pourrait-on dire à sa propre exigence et à sa propre essence.
La raison déçoit celui qui lui fait confiance, elle ne tient pas ses promesses puisqu’elle se révèle incapable d’accomplir sa propre exigence : amour déçu.

Phédon, 89d

voir le sophisme de Gorgias sur le non-être

Phédon, 90e : ce n’est pas la raison qui est responsable des contradictions mais seulement le mauvais usage qu’en fait le sophiste ou le rhéteur.

Mais : dialectique transcendantale.

 » De tels raisonnements méritent plutôt, par rapport à leurs résultats, le nom de sophismes que celui de raisonnements, bien que, cependant, à cause de leur origine, ils puissent bien prendre ce nom, puisqu’au lieu de naître d’une manière fictive ou fortuite, ils sont tirés de la nature de la raison.  »

Ces raisonnements sont  » des sophistications non pas de l’homme mais de la raison pure elle-même ; et même le plus sage de tous les hommes ne saurait s’en affranchir « .

→ La contradiction n’est plus le fait d’une apparence de logique mais d’une logique de l’apparence.
= Sophismes au sens de Platon

c’est, selon Kant,  » le plus étrange phénomène de la raison humaine « , qu’elle soit ainsi amenée nécessairement à tomber dans la contradiction et l’illusion.

II/la finitude rationnelle de la raison
a/de la constatation de l’échec à sa justification
la démonstration doit de toute nécessité, pour exister, partir de propositions premières et évidentes en elles-mêmes, c’est-à-dire indémontrées : Aristote, Métaphysique, IV, 4.
 » C’est une preuve d’inculture que de ne pas savoir de quoi il faut chercher des démonstrations et de quoi il ne faut pas  » ibidem.

Kant : éclatement du concept de raison : distinguer un usage sûr et légitime de la raison humaine et un usage qui la jette dans l’illusion et les contradictions.
VERSTAND / VERNUNFT
– l’entendement – la raison
– faculté des règles -faculté des principes
→ établir des relations nécessaires entre → achever le savoir mais ne peut donner
les phénomènes et qui les unifie sous des lois aucun contenu empirique aux idées sur
lesquelles elle opère, parvenir à aucune
connaissance → antinomies
Raison : les idées sont régulatrices, elles posent un point où se réaliserait l’unité totale des phénomènes mais ce point est simplement un  » foyer imaginaire  » que le savoir tend toujours à atteindre sans pouvoir jamais y parvenir.
L’unité peut être pensée mais non connue.

L’amant cesse de haïr l’objet de son amour déçu lorsqu’il comprend pourquoi, dès le départ, cet amour était fondamentalement impossible.

Kant rend raison de son échec de la raison.
→ J’ai dû  » abolir le savoir afin d’obtenir une place pour la croyance « , Préface seconde édition.

Kant reconnaît lui-même que l’utilité de la Critique est comparable à celle de  » la police  » ; la police n’empêche pas la haine mais seulement le conflit violent et ouvert.

b/la raison se comprenant elle-même

c/la foi en la raison
le bonheur consiste, comme le dit Hegel, à se retrouver soi-même dans l’être autre, que cet être-autre soit pour l’amant l’objet aimé, le réel connu pour l’homme de science, l’œuvre pour l’artiste, etc.
La raison ne déçoit et ne devient objet de haine que pour autant qu’on la considère comme un moyen en vue de s’emparer de l’absolu, mais le véritable absolu est plutôt sa propre activité.
 » Mais tout d’abord, je n’ose rien réclamer si ce n’est que vous apportiez avec vous de la confiance en la science, de la voir en la raison, de la confiance et de la foi en vous-même. Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique « , allocution pour l’ouverture de ses cours à Berlin, 22 octobre 1818, encyclopédie des sciences philosophiques, I science de la logique.

III la haine et le destin
a/le désir d’identité
 » confiance en la raison–pourquoi pas méfiance ?  »  » L’apparence, le changement, la contradiction, la lutte sont jugés immoraux ; besoin d’un monde d’où ils seraient absents. « , Nietzsche, volonté de puissance, T1, Livre 1,§ 182.

Le principe de raison, formulée par Leibnitz, selon lequel  » rien n’est sans raison ou que nul effet n’existe sans une cause  » est fondé sur une définition de la vérité comme identité.
À cet égard, la raison spéculative telle que la pense Hegel n’est pas fondamentalement différente.
Elle pose tout à la fois la différence et l’identité des termes, en mettant au jour le processus par lequel l’un se transforme en l’autre.
→ Phénoménologie de l’esprit, dialectique du maître et de l’esclave.

La raison spéculative pose en définitive l’identité d’un processus qui à la fois différencie et unifie les deux termes en présence. La raison démonstrative ramène l’effet à sa cause, la raison spéculative ramène l’effet et la cause à l’unité d’un processus.
Or le désir d’identité peut procéder du  » mépris, de la haine de tout ce qui passe, change et varie « , Nietzsche, ibidem.

Hegel pose que  » l’essence cachée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage de connaître  » ibidem, allocution. Cet acte de foi est celui de la haine de la vie, qui pose a priori que tout doit devenir transparent à la connaissance. Le mouvement de la vie peut être alors de haïr la haine de la vie.

b/la raison comme volonté de puissance
 » dans la formation de la raison, de la logique, des catégories, c’est le besoin qui est décisif : non pas le besoin de  » connaître  » mais celui de résumer, de schématiser, afin de comprendre, de prévoir (cette façon d’arranger les choses, de les figer en analogies, en identités, c’est la marche que suivent toutes les impressions des sens ; c’est aussi celle que suit l’évolution de la raison) « .

Vie et Raison sont les deux rameaux de la volonté de puissance.

Vincent

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