Chapitre XI : 4- Le matérialisme historique et Marx

Le matérialisme historique et Marx

Marx fait partie de ces matérialistes athées qui refusent toute idée de providence, à laquelle l’humanité serait contrainte d’obéir. Dans l’histoire il n’y a, selon lui, aucune transcendance mystérieuse, qui viendrait donner un ordre secret et sous-jacent au désordre apparent des événements, aucune théodicée justifiant la violence des guerres, des injustices, des horreurs de l’histoire. Il refuse donc toutes ces images propres à la philosophie de l’histoire et issues de l’optimisme de l’Aufklärung, que ce soit « le fil directeur », « le plan préétabli » ou « la ruse de la Raison ». L’histoire, pour Marx et Engels, « ne se sert pas de l’homme comme d’un moyen pour réaliser (comme si elle était un personnage particulier) ses propres buts, elle n’est que l’activité de l’homme qui poursuit ses objectifs », Marx et Engels, La Sainte-Famille, p.116. Ce sont les hommes, et leurs volontés particulières qui font l’histoire : « dans l’histoire de la société, ceux qui agissent sont exclusivement des hommes doués de conscience, agissant avec réflexion ou avec passion et poursuivant des buts déterminés ; rien ne se produit sans dessein conscient, sans fin voulue. », Engels, Ludwig Feuerbach, Études philosophiques. Mais la conscience et la volonté sont rarement ce qui se traduit clairement dans l’histoire, car dans la majorité des cas, les nombreux buts poursuivis par les hommes se contredisent en s’entrecroisant. Et ce sont finalement moins les décisions conscientes des hommes que les choses involontaires se traduisant essentiellement sur le plan économique et issus du croisement des volontés individuelles contradictoires qui font l’histoire. Cet enchevêtrement de volontés contradictoires fait que les événements historiques semblent n’obéir qu’au hasard. En réalité, ils sont sous l’empire de lois cachées, des lois économiques et sociales que Marx et Engels ont mises au jour. L’économie est en effet, selon Marx, le terreau matériel sur lequel se construisent les événements historiques. L’architecture complète d’une société donnée ne s’explique que par la nature et l’évolution de sa structure économique. Il y a donc bien un moteur secret des actions humaines, mais ce moteur, pour caché qu’il soit, n’est ni obscur, ni occulte et n’implique aucune transcendance : ce sont les forces sociales. Ce moteur est caché, car les individus justifient souvent, à leurs propres yeux, leurs actions par de beaux idéaux, auxquels ils croient. En réalité, ce qui meut vraiment les hommes, ce sont toujours, aux yeux de Marx, les intérêts de classes, et quoi qu’ils fassent ou disent, les hommes défendent un type de rapport productif. Les revendications politiques ou spirituelles ne constituent qu’une forme secondaire, « idéologique » et de pure forme, de cette réalité économique et politique qui est au cœur de tout conflit historique.
Ce qui fait l’histoire, pour Marx, c’est donc la lutte des classes. Cette notion de lutte de classe est le principe fondamental de l’explication historique marxiste. Elle oppose les privilégiés et l’ordre établi sur le plan juridico-politique, dont le but est de maintenir la suprématie de la classe dominante, aux exploités qui cherchent à se libérer de leur joug et désirent un meilleur équilibre dans la répartition des richesses et du pouvoir. Cette lutte des classes est elle-même le produit d’une relation déséquilibrée entre les forces productives d’une société et les rapports de la production. Les forces de la production sont représentées par le niveau technique d’une société, par sa capacité matérielle à produire des richesses. Les rapports de la production correspondent à la répartition du travail entre les hommes d’une même société, dans une division sociale du travail, qui crée les classes sociales. Pour Marx, il y a crise historique lorsque les rapports de la production ne soutiennent plus les forces productives, mais l’entravent : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. », Marx, Contributions à la critique de l’économie politique, Études philosophiques. Pour Marx, rejoignant finalement Kant et Hegel, l’histoire est et n’est rien d’autre qu’un destin que suivent les hommes sans le savoir. Ce qui distingue cependant la pensée historique de Marx des idéalismes qui la précèdent, c’est que ce destin est celui de la nécessité matérielle, celle que l’économie impose aux hommes, et non un idéal qui s’incarne mystérieusement.

Vincent

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