Chapitre XII : La raison, Introduction, la raison théorique

Introduction

Il existe, selon nous, trois usages possibles de la raison, un usage théorique, en jeu dans la connaissance et qui correspond à l’adjectif « rationnel » dérivé du latin ratio, un usage pragmatique en jeu dans la vie courante et qui correspond à l’usage ordinaire de l’adjectif « raisonnable » et, enfin, un usage pratique, qui est en jeu dans la moralité. Trouver le lien entre ces trois usages sera le fil directeur de notre analyse de la raison.

La raison théorique en tant qu’aptitude au raisonnement

La logique, comme discipline scientifique, est née avec Aristote et avec son ambition de mettre au jour les présupposés qui imposent à notre esprit sa cohérence et qui permettent justement ces liens « d’évidence » entre deux éléments distincts, qu’il appelle des axiomes. Un axiome est une proposition indémontrable, mais dont la valeur de vérité est évidente à tous et qui sert de fondement à tous les raisonnements ultérieurs. « Le tout est plus grand que la partie » est un des axiomes mis en évidence par Aristote. C’est ainsi qu’il met au jour ce qu’il appelle l’action des axiomes, le principe de non-contradiction, qu’il définit de cette manière : « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport », Métaphysique, Gamma. De ce principe découlent deux autres principes, le principe d’identité (A est A, A=A) et le principe du tiers exclu (si une proposition est vraie, alors sa contradictoire est fausse). De ces trois principes de base découlent en outre tous les types de relations qui peuvent lier deux éléments entre eux, que ce soit la transitivité, la réflexivité, ou la relation symétrique.
En outre, selon le point de départ du raisonnement, il nous apparaît qu’il existe deux types principaux de raisonnement : la déduction et l’induction. La déduction part du cas général pour en tirer un cas particulier. L’induction part au contraire des cas particuliers pour remonter au cas général. Le raisonnement déductif pur est par sa nature analytique, en tant qu’il ne dit rien de plus dans ses conclusions que dans les prémisses qui contiennent, en quelque sorte, les conclusions en elles. Ce type de raisonnement ne fait que déployer, expliciter les liens qui sont contenus dans les prémisses. Pour le dire autrement, le raisonnement déductif est purement tautologique ou a priori, précédant toute expérience, et sa valeur de vérité est purement formelle. Le raisonnement inductif, au contraire, est par nature synthétique. Il implique une relation à l’expérience, parce qu’il affirme un lien objectif entre divers éléments, lien qui se trouve dans la réalité matérielle de ce monde qui est le nôtre et que la logique pure ne permet pas d’affirmer.

La déduction comme raisonnement purement formel et base de la logique

Étude du syllogisme comme modèle de déduction

prémisse majeure-prémisse mineure-conclusion

Exemple

La vérité formelle est l’objet de la logique. Le développement d’un système logique, quel qu’il soit, est donc celui d’un système cohérent, mais non nécessairement d’un système appartenant au monde réel. La vérité matérielle exige, au contraire, un contact avec la réalité objective, que seule l’expérience donne.

Le raisonnement de type inductif est au fondement des sciences

Il découle du pouvoir d’abstraction de la raison. Dans ce type de raisonnement, j’induis de l’expérience, de toutes les expériences que je peux faire, l’existence d’une généralité. Je pars de tous les cas particuliers possibles pour remonter à une saisie générale qui les englobe. Je fais alors un véritable travail d’abstraction : j’abstrais le général du particulier concret, autrement dit je saisis des points communs qui unissent les cas particuliers que je rencontre pour en faire un concept c’est-à-dire un cas général ou une loi c’est-à-dire un mode général de fonctionnement.
La raison est la faculté qui permet à l’homme de saisir des ensembles qui sont eux-mêmes l’objet d’un travail de globalisation, remontant ainsi aussi haut qu’elle le peut dans cet effort de généralisation. L’effort d’abstraction de la raison se manifeste dans le fait que si les objets d’étude de la recherche scientifique sont primitivement des individus, des cas particuliers concrets, très vite elle ne travaille plus que sur des concepts, qui sont soit des généralisations de ces cas particuliers dont elle gomme les différences possibles comme étant insignifiantes, soit de pures créations mentales, sous la forme d’une énonciation d’hypothèses et de théories, destinées à expliquer le fonctionnement des phénomènes et de leurs relations, à unifier ce mode de fonctionnement sous une loi. Cette tendance à l’induction, comme tendance à rationaliser le milieu dans lequel il est, est si habituelle à l’homme et tellement utilisée dans les sciences que la remise en cause de la légitimité de cette façon de procéder qu’en fit Hume a pris l’allure d’un paradoxe : sur quoi est fondée la légitimité de l’induction, se demande-t-il en effet, dans L’Enquête sur l’entendement humain, remettant ainsi en question la légitimité des sciences de l’expérience et leur prétention à un discours de vérité. Selon lui, toutes les sciences empiriques sont fondées sur une illusion, celle qui consiste à croire qu’à partir d’expériences en nombre limité, on a le droit de tirer des lois générales qui sont censées décrire la totalité des expériences possibles. Or, de la simple répétition d’un fait dans le passé, rien ne nous permet d’inférer légitimement une loi valable pour la totalité des expériences possibles, passées et à venir. Le principe de causalité, qui règne en maître dans les raisonnements scientifiques, n’est, en fait, rien d’autre qu’une habitude : « c’est seulement par la coutume que nous sommes déterminés à supposer le futur en conformité avec le passé », D.Hume, Abrégé du Traité de la nature humaine, « Les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. Nous percevons seulement leurs qualités sensibles : et quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ? Ce n’est donc pas la raison qui est le guide de la vie mais la coutume. C’est elle seule qui, dans tous les cas, détermine l’esprit à supposer la conformité du futur avec le passé. Si facile que cette démarche puisse paraître, la raison, de toute éternité, ne serait jamais capable de s’y engager. », Ibidem. Voir aussi Enquête sur l’entendement humain, section IV.
Ce que nous dit Hume, c’est que l’induction ne peut jamais remonter légitimement du cas particulier à l’universalité d’un cas général et d’une loi, et cela pour deux raisons : d’une part, je n’ai pas la possibilité de faire toutes les expériences possibles et donc de vérifier empiriquement la légitimité d’une assertion de type universel. D’autre part, je ne connais pas vraiment le type de lien qui unit les phénomènes entre eux, je n’ai pas les moyens de faire l’expérience directe et donc sensible de ce lien et d’en déduire quoi que ce soit : « les pouvoirs par lesquels agissent les corps sont entièrement inconnus. Nous percevons seulement leurs qualités sensibles. » Nous donnons des noms à ces forces, « le poids », « la masse », « l’attraction », et en particulier « la cause », etc.. Nous décrivons leurs effets, nous les mesurons même, mais personne n’a jamais touché ou vu ces concepts scientifiques. Puisque nous ne savons pas exactement ce qui agit entre les phénomènes, comment pouvons-nous être sûrs que cela agira dans le futur comme au présent ? « Quelle raison avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours unis aux mêmes qualités sensibles ? » Hume fait donc une véritable critique de ce qui est pour lui un usage abusif de la tendance à l’induction rationnelle de l’homme dans les sciences. Alors que la raison croit saisir des faits objectifs et universels, ce ne sont que des habitudes mentales : « Ce n’est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais la coutume. C’est elle seule qui, dans tous les cas, détermine l’esprit à supposer la conformité du futur avec le passé ».
En face de cette critique humienne, il y a eu deux types de réponses :
– Tout d’abord il y a celle de Kant qui, dans la Critique de la raison pure, remarque que les sciences existent et qu’elles ont une telle efficacité technique sur la réalité, avec notamment un tel pouvoir heuristique et prédictif, qu’on ne peut remettre en cause leur fondement. Selon Kant, les sciences sont les discours universels que les hommes, tels qu’ils sont structurés mentalement, peuvent légitimement tenir sur le monde dans lequel ils vivent et sur l’expérience telle que leur sensorialité, mais aussi leur sensibilité qui informe spatialement et temporellement l’expérience, et enfin leur entendement qui comprend, entre autres, la catégorie de la causalité, leur donnent à vivre. En quelque sorte, les sciences physiques, qui sont fondées sur des concepts synthétiques affirmant une liaison nécessaire entre des éléments différents, sont habilitées à universaliser ces concepts, alors même que l’expérience ne peut fonder ni l’universalité, ni la nécessité de ces concepts, et à en affirmer le caractère synthétique a priori, c’est-à-dire avant toute expérience, et cela contrairement à ce qu’affirme Hume, pour lequel ces concepts étant synthétiques, ne peuvent pas être a priori, autrement dit ne peuvent pas prétendre à l’universalisation et à la nécessité. Si elles le sont, c’est parce que ces concepts sont issus d’une construction de la subjectivité humaine, une subjectivité universelle de nature transcendantale.
– La seconde réponse est celle de l’épistémologie contemporaine, issue de la véritable révolution que produisit la théorie d’Einstein non seulement dans les sciences, mais aussi dans la façon dont les épistémologues se mirent à penser philosophiquement la relation de la science à ses objets. Pour Bachelard ou Kuhn et l’ensemble des épistémologues du vingtième siècle, il n’est pas juste de considérer les théories scientifiques comme des vérités apodictiques. Une théorie scientifique n’est « vraie » que temporairement, jusqu’à ce qu’une autre théorie la remplace, auquel cas la première théorie est considérée comme dépassée ou limitée. Ce que le raisonnement inductif permet donc d’atteindre, ce n’est pas la totalité d’une réalité, ni une explication absolument certaine de la nature, mais de simples hypothèses, qu’on n’aura jamais la possibilité effective de vérifier.
→ Bertrand Russel, Problèmes de philosophie
Les sciences de la nature disent le monde, par un mélange complexe d’inductions et déductions, qui confrontent la théorie à l’expérience et donnent sa valeur de vérité à ce mélange, une valeur cependant limitée. La théorie scientifique n’est jamais qu’un tissu théorique complexe né d’une hypothèse, pouvant être remise en question par une autre théorie.

Vincent

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