Chapitre X : 3- La critique rousseauiste de l’appropriation privée

Lecture négative et thèse sociale : la critique rousseauiste de l’appropriation privée : le véritable lien social doit arracher l’homme aux rapports de domination

À contre-courant de la lecture que Locke fait de l’appropriation par le travail, Rousseau est amené à condamner l’appropriation, au début de la Seconde Partie du Second Discours : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.»

Rousseau pense qu’il n’y a aucune nécessité en soi du travail : c’est seulement la forme accidentelle qu’a prise l’histoire humaine qui a rendu aujourd’hui le travail indispensable, mais le travail n’appartient pas, par essence, à notre nature.
L’état de nature est un état d’unité originelle, unité donnée de manière spontanée, sans effort à faire pour l’obtenir là où la vie sociale est un état de dualité et de déchirement.
Si Rousseau dénonce le danger du travail, en tant qu’il est la source de la division des hommes entre eux, il pense toutefois que le travail est désormais devenu pour l’homme un destin.

« Ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain», parce qu’en passant d’une économie de subsistance à une économie de production, les hommes se sont mis à produire au-delà de leur besoin réel et se disputent donc la possession de leur superflu.
« (…) Tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant.»

Le droit à la propriété que confère le travail doit se concilier avec le droit du premier occupant.

La différence de sensibilité entre la position libérale et le rejet de l’appropriation qui se manifeste chez Rousseau pourrait se définir de la façon suivante : dans les deux cas est acquise l’idée – construite contre la réalité de l’Ancien Régime- que la nature, non travaillée, n’est pas une propriété. Mais si, pour le libéral, s’approprier ce qu’on travaille c’est, au sens propre, ne léser personne, car la nature est assez vaste pour tous, Rousseau suggère au contraire, dans le Second Discours, que l’appropriation privée lèse tout le monde puisque chacun se trouve alors privé de la jouissance d’une parcelle de nature à laquelle il pouvait prétendre : « Comment un homme ou un peuple peut-il s’emparer d’un terrain immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable puisqu’elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que la nature leur donne en commun ? », Contrat social, I, 9.

Rousseau montre ainsi que tout champ approprié génère l’injustice et l’inégalité, car la terre qui m’est interdite était peut-être la plus fertile. En sorte que me voilà désormais condamné à un surcroît de travail pour pouvoir en acquérir les fruits, surcroît dont le propriétaire est, lui, dispensé.

La propriété introduit une rareté artificielle que, désormais, l’homme va devoir payer par un surcroît de travail : « Dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire.», Second discours.

Il ne suffit pas de dire que les liens sociaux instaurés par le travail sont des liens que l’homme subirait sous l’emprise de la nécessité ; ce sont surtout des liens qui rendent les hommes esclaves les uns des autres, du fait que la division du travail implique l’interdépendance de ceux qui travaillent.

La racine du problème est donc bien la question de l’appropriation des objets produits par le travail. Toute appropriation lèse autrui et augmente la rareté des biens disponibles.

Contrairement à ce que croyait Locke, la propriété et le travail ne doivent donc pas être le fondement de l’organisation sociale, car ils sont bien plutôt le ressort de l’exploitation de l’homme par l’homme. Le véritable lien qui garantit la cohésion sociale ne peut être qu’un lien proprement politique, car seule la communauté politique, dotée d’une véritable unité dont la volonté générale est l’expression, peut ôter les divisions, fondées sur le travail, qui séparent les hommes, seule elle peut supprimer le conflit permanent du second état de nature, qui est en quelque sorte le dévoiement du premier état de nature sous l’effet de la division du travail et de l’apparition de la propriété privée.

La propriété -et notamment la propriété privée du sol- n’est pas un droit naturel, comme le croyait Locke, mais un droit institué (dans l’état de nature, il n’y a pas de propriété, mais une simple possession de fait, constamment menacée par la rapine et le brigandage). Il y a donc un parallélisme entre le statut des personnes et le sort des choses. De même que les individus renoncent à leur indépendance naturelle pour recevoir leurs droits civiques protégés par la loi, de même ils renoncent à la possession indéterminée de tout ce qu’ils ont pu prendre, possession toujours menacée, pour recevoir la propriété de ce que la loi leur attribue, droits et propriétés étant protégés par la force publique.
« Ce qu’il y a de singulier dans cette aliénation, c’est que loin qu’en acceptant les biens des particuliers, la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en assurer la légitime possession, changer l’usurpation en véritable droit, et la jouissance en propriété.»
On voit dès lors par où la thèse de Rousseau se distingue de celle de Locke. Rousseau ne nie pas que le travail puisse me rendre légitimement possesseur de la terre. Mais cette possession de fait ne me garantit pas la propriété de ce que je possède, et c’est pourquoi il est foncièrement insuffisant de s’appuyer sur le seul travail pour fonder la propriété, car s’il est vrai que la terre, dans l’état de nature, n’appartient à personne, ma possession est constamment exposée aux empiétements d’autrui, au vol, etc.. Cette possession de fait crée aussi des inégalités, du fait que la répartition de la terre n’est pas équitable, et c’est pourquoi il faut la médiation du souverain pour que la propriété devienne réellement un droit légitime et reconnu, définitivement soustrait aux empiétements permanents et aux jalousies des autres.

Vincent

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