La contingence relève-t-elle de la seule imagination ?

Un événement en soi nécessaire n’apparaîtrait contingent que dans la mesure où l’imagination viendrait troubler notre approche de celui-ci.
Mais si la contingence existe réellement, si elle ne tient pas seulement à une appréhension illusoire de la réalité par l’esprit, cela signifie-t-il pour autant que l’homme est impuissant, ballotté d’un événement à l’autre sans aucune marge de manœuvre ?

Dans le livre II de l’Éthique, proposition 17, Spinoza nous dit que l’imagination est au fond une certaine manière qu’a l’esprit de considérer les corps. Cela correspond aux « affections du corps humain dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme présents ».

Attention : absolutiser les idées produites par l’imagination, voilà le piège dans lequel nous risquons de tomber si nous ne comprenons pas précisément le mécanisme de l’imagination.
Si nous croyons à l’existence de la contingence, c’est parce que nous nous abandonnons à une représentation de l’imagination → Éthique, I, proposition 29 : « dans la nature, il n’y a rien de contingent, mais toutes choses sont déterminées à exister et à produire un effet d’une certaine façon ».
Seul un autre type de connaissances peut nous aider à dépasser l’apparence et à concevoir par exemple que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse. À ce niveau, l’imagination devient inoffensive puisqu’elle est relayée par une connaissance adéquate. En conclusion de ceci, Éthique, II, proposition 44, corollaire 1 : « Il dépend de l’imagination seule que nous considérions les choses comme contingentes, tant par rapport au passé que par rapport au futur ».

Mais affirmer que tout arrive nécessairement, que la contingence est illusoire, n’est-ce pas condamner tout projet, toute initiative humaine et enfermer l’homme dans un fatalisme dangereux ?
Aristote, De Interpretatione, 9, exemple de la proposition : « une bataille navale aura lieu demain ». Ordinairement, on considère un événement futur comme possible : il est contingent, susceptibles d’être ou de ne pas être. Mais l’approche de Diodore revient à considérer le futur comme un futur antérieur, à le considérer au passé ce qui donne l’illusion que seul l’événement qui aura effectivement eu lieu était possible, et qu’il était finalement nécessaire et son opposé impossible. Or, la contrainte logique est celle qu’impose le principe de contradiction. Ce qui est nécessaire, c’est l’alternative logique : « une bataille navale aura lieu demain ou bien une bataille navale n’aura pas lieu demain ». Mais si la nécessité porte sur l’alternative, elle ne porte pas sur l’événement lui-même qui reste physiquement indéterminé, qui n’est pas fixé à l’avance, qui est donc contingent. Il y a bien une indétermination dans le discours qui tient à une indétermination objective. S’il y a de l’indéterminé, ce n’est pas parce que nos esprits sont trop faibles, ou notre connaissance insuffisante, mais parce que le virtuel est une structure fondamentale de l’être physique. La contingence est sauvée, et avec elle l’idée d’une action libre qui était annihilée par le nécessitarisme de Diodore.

Le contingent est-il le pur indéterminé, l’irrationnel par excellence ? Dans le De Libertate, Leibnitz pose le problème d’une façon très aiguë : « mais, dans les vérités contingentes, bien que le prédicat soit dans le sujet, jamais cependant il ne peut être démontré à partir de lui et jamais la proposition ne peut être ramenée à une équation ou identité, mais la résolution procède à l’infini.»
*La vérité de raison : relève d’une nécessité absolue et commandée par le principe d’identité.
*La vérité de fait : relève d’une nécessité hypothétique et commandée par le principe du meilleur.

Pour pouvoir penser en même temps contingence et rationalité, il faut comprendre en quel sens l’on peut dire que Dieu a choisi librement le meilleur des mondes. On aboutit finalement à une rationalisation de la contingence, laquelle ne relève donc plus d’une connaissance imaginative, mais de la raison.

La contingence ne relève pas de la seule imagination en tant qu’elle existe véritablement.
La contingence ne relève pas seulement de l’imagination en tant qu’elle peut être expliquée rationnellement. Le problème de l’approche de Leibnitz est que tout en soulignant la réalité de la contingence et en montrant que cette dernière relève aussi de la raison, elle ne pose cette « science du contingent » que comme une possibilité qui reste inaccessible à l’homme et lui interdit de se repérer véritablement dans le monde tel qu’il est. Au-delà de cet idéal que constitue l’idée d’une science du contingent, n’existe-t-il aucune appréhension possible de ce qui est contingent ? Comment l’homme pourrait-il agir, faire des projets, sans développer une aptitude particulière à s’adapter à ce qui ne peut être résolu sur le plan purement rationnel ? L’imagination est peut-être le nom de cette capacité humaine que nous recherchons ici.

→ Reconnaître une valeur positive à l’imagination permettrait parallèlement de concevoir la contingence comme l’espace indéterminé grâce auquel peut s’exprimer la liberté humaine. La notion de prudence telle qu’elle est conceptualisée par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque nous permettra peut-être de faire le lien entre contingence et imagination et d’articuler rationnellement ces deux concepts : voir Livre VI + La prudence chez Aristote de Aubenque.
→ Solidarité entre la théorie de la prudence et une ontologie de la contingence. Dans un monde où tout serait nécessaire, action et production (praxis et poiesis) n’auraient pas leur place. L’action humaine ne prend toute sa signification que dans un monde inachevé, c’est-à-dire le monde sublunaire. Dans une telle sphère, la contingence est réelle et tient à l’impuissance de la forme à déterminer entièrement la matière. Mais la prudence elle-même ne peut être comprise si l’on n’aperçoit pas le rôle prééminent de l’imagination qu’elle mobilise entièrement.
L’imagination est ici essentielle à un double titre. Elle permet d’anticiper, de se projeter dans le futur, mais joue aussi un rôle décisif dans la constitution de l’expérience et dans la possibilité de mobiliser nos souvenirs. Grâce à ces deux aspects, le héros grec peut être prêt au moment opportun, et réussir dans son projet grâce à cette anticipation, malgré la contingence du monde. Imaginer, c’est, à partir d’une expérience, inventer des combinaisons nouvelles, faire des rapprochements et des analogies pour s’adapter à la situation particulière dans laquelle on se trouve. Il y a donc un savoir lié à la contingence, un savoir conjectural fondé sur l’imagination comme capacité d’invention adossée à une expérience acquise, à un « savoir vécu » comme le dit Aubenque. En ce sens, la contingence relève bien de l’imagination en tant que celle-ci est la clé de voûte de la prudence.

Vincent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *