Chapitre III : 9- Respect, pitié, sympathie, amitié et amour

Les modalités du « rapport à autrui » : respect, pitié, sympathie, amitié et amour

Autrui comme personne humaine : le fondement du respect chez Kant

Pascal montre, dans son Second Discours sur la condition des grands, qu’il existe deux sortes de respect correspondant aux deux sortes de valeurs que nous respectons en autrui, à savoir d’une part les grandeurs d’établissement (comme la noblesse), qui sont des grandeurs sociales artificielles et conventionnelles en ce sens qu’elles dépendent de la volonté des hommes et que cette volonté des hommes ne se fonde pas sur des raisons objectives, et d’autre part des grandeurs naturelles, qui contrairement aux précédentes ne sont pas arbitraires, mais ont une valeur universellement acceptée dans la mesure où elles se fondent sur des qualités objectivement reconnues chez l’autre, telles que l’intelligence, la science, la vertu, la santé ou la force. À ces deux grandeurs correspondent deux formes de respect, c’est-à-dire d’une part un respect d’établissement ou conventionnel, qui est pour ainsi dire de surface : il ne s’agit pas de respecter ces grandeurs, mais de les reconnaître en les tenant pour ce qu’elles sont : de simples conventions. Ce type de respect s’exprime d’ailleurs par ces autres conventions que sont les formes de politesse (on s’agenouille devant un roi, mais on se tient debout dans la chambre des princes). D’autre part, il y a le respect naturel, ou respect vrai, qui est l’estime, c’est-à-dire la reconnaissance d’une grandeur comme vraie grandeur, digne d’admiration et susceptible de constituer un modèle. Aussi le contraire de l’estime est-il le mépris, tandis que le contraire du respect d’établissement est l’aversion.
L’impératif moral s’énonce ainsi : « agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen.» Des choses, Kant distingue les personnes, c’est-à-dire ces êtres qui seuls sont doués d’autonomie, c’est-à-dire du pouvoir qu’ils ont d’obéir à la loi que leur impose leur nature raisonnable, du pouvoir de se déterminer à agir par la raison.
À ce titre, le respect ne concerne plus des « valeurs reconnues » (comme les « grandeurs d’établissement » dont parlait Pascal), ni les êtres qui forcent notre admiration et notre estime, et dont on reconnaît la grandeur morale, mais le respect s’adresse à tout homme quel qu’il soit, et plus précisément à l’homme en tant qu’être autonome, doué de raison, et qui tire de cette présence de la raison sa dignité inconditionnelle.
Or aimer l’humanité en tout homme, n’est-ce pas s’interdire d’aimer ce qui fait de chaque individu un être singulier ?
On peut dès lors se demander s’il ne faut pas plutôt faire appel à la chaleur du « sentiment », plus qu’à la « froide raison », pour accéder à un véritable humanisme, s’il est vrai que l’humanisme authentique est aussi celui qui nous rend plus « humain », plus vulnérable à la souffrance d’autrui et à sa détresse. Du coup, le moteur de la relation à autrui serait moins le respect, coupable d’une trop grande abstraction, que la pitié, qui ne s’adresse pas à autrui comme membre d’une « communauté d’êtres raisonnables », mais qui envisage autrui comme celui dont la proximité et la rencontre suscite et éveille une réelle sollicitude à l’égard de sa singularité unique.

La pitié comme fondement de la vie morale chez Rousseau

L’étymologie du mot « pitié » est le latin pietas, la « piété », qui désigne la dévotion ou la ferveur religieuse.
Une question se pose : la pitié est-elle une vertu ou une faiblesse ? En voulant renouveler la connaissance de l’homme, Rousseau élabore une anthropologie dont le but est une réduction destinée à voir ce qu’il est, abstraction faite de l’évolution historique. Ainsi, dans le Second Discours, Rousseau observe que seules deux tendances définissent la nature humaine. D’une part l’amour de soi, qu’il ne faut pas confondre avec l’amour-propre. D’autre part la pitié, qui est « une répugnance instinctive à voir souffrir son semblable ».
La pitié n’est pas le fruit d’un raisonnement, qui viendrait tempérer la brutalité de l’homme, c’est un mouvement instinctif et naturel, en deçà de tout raisonnement. La pitié vient donc modérer, dans chaque individu, l’activité de l’amour de soi-même. La pitié, c’est la communauté du sentiment. La pitié est l’appui naturel et prérationnel de toute morale.
La pitié est cette « vertu naturelle » qui permet, pour Rousseau, de fonder la moralité et la vie sociale, c’est-à-dire la communauté morale des hommes. Mais si la pitié tempère l’égoïsme, elle n’implique pas, en tant qu’affect, une véritable « ouverture » sur autrui, du fait que le moi reste ici le centre de référence. Seule la sympathie et ses différentes formes entraînent une véritable « sortie de soi ».

De la pitié à la compassion : les formes de la sympathie selon Scheler et Bergson

De la sympathie à l’amitié : vraies et fausses amitiés d’Aristote à Montaigne

L’amitié peut, dit Aristote au livre IX de l’Éthique à Nicomaque, être analysée : a- à travers la forme qu’y prend l’aimable. b- à partir de son principe de relation.
1- l’amitié plaisante est celle dans laquelle ce qui est aimé c’est l’agréable : cette forme d’amitié suit le principe d’Empédocle, car ce qui rapproche les personnes dans ce cas, c’est une communauté de goûts. Cette amitié est accidentelle, comme est accidentelle sa cause.
2- Aristote distingue l’amitié utile, car celle-ci se fonde sur la complémentarité des caractères et des conditions. Ici l’amitié est gouvernée par le principe d’Héraclite : ce que je n’ai pas, l’autre le possède, et inversement je possède ce dont il a besoin, de sorte que nous avons besoin l’un de l’autre.
L’amitié utile est une relation accidentelle parce que ce n’est pas la personne qui est aimée, mais seulement ce que l’on attend d’elle.
3- L’amitié parfaite ou amitié vertueuse est celle dans laquelle ce qui est aimé, c’est le bien.
Aristote souligne qu’un tel sentiment traduit le fond même de l’être et non un état accidentel. Persévérer dans le bien, c’est affirmer sa propre nature, notre vraie nature. La vertu est puissance d’affirmation naturelle à l’humain.
L’amitié est vertu et non passion.

De l’amitié à l’amour : la critique de la fusion passionnelle, le sens du mariage et l’amour authentique

Vincent

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