Chapitre XV : 5- Le courant idéaliste de la philosophie politique : Rousseau et l’idéalisme politique

La difficulté majeure de toute philosophie politique de la lignée idéaliste

Avec ce rôle si essentiel qu’il fait jouer au législateur, avec la nécessité d’une sagesse hors du commun, nous voyons bien que Rousseau rejoint la position platonicienne et la seule exigence qui permette finalement de réaliser l’idéal politique est que le pouvoir, au moins dans un premier temps, revienne au sage. Il est vrai que le sage de Rousseau est plus que sage. Sa sagesse dépasse largement celle de l’homme. En cela, aussi bien la philosophie de Platon que celle de Rousseau montre une des plus grandes difficultés auxquelles se heurte la philosophie politique dans cette lignée idéaliste. Cette difficulté se traduit aussi dans la réalité par le fait que les hommes sentent bien que, même à supposer qu’ils soient d’une réelle bonne volonté et veuillent vraiment ce qui est bon pour tous, ils ne savent pas vraiment ce qui, dans la réalité concrète des lois à faire, se révélera, au final, bénéfique à la communauté.
C’est donc le rêve de tout homme et de tout citoyen que de retrouver le père, celui qui sait et qui guide, celui qui détient les réponses et sait les incarner en lois et règles. Mais précisément, chaque fois qu’un homme semble incarner la sagesse supérieure, nourri d’une inspiration divine et que les autres hommes perdent vis-à-vis de lui tout esprit critique, toute méfiance, ils sont perdus. Ces chefs charismatiques ne sont probablement jamais des sages réalisés, et si les autres hommes leur font confiance sans réserve, ils peuvent conduire les communautés, qui se remettent ainsi entre leurs mains, aux pires destins.
Kant, qui avait compris cette difficulté majeure de la philosophie idéaliste, nous place devant elle, dans la Sixième proposition de l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique : « dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l’homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit. La nature ne nous impose que de nous rapprocher de cette idée. »
L’idéal que représente au sein de la famille le bon père se déplace donc dans la philosophie politique sur le roi, le souverain, bref celui qui possède le pouvoir politique. Certes, nous l’avons compris avec Rousseau, personne ne détient par lui-même et quelque qualité qui soit la sienne, le pouvoir qui réside tout entier dans le peuple à la souveraineté inaliénable. Mais en même temps, dans les faits, le peuple est bien dirigé par une élite politique. Les idéalistes demandent aux hommes de choisir pour cette tâche les meilleurs d’entre eux. À supposer qu’il leur soit possible de voir quels hommes sont ainsi meilleurs que les autres, qui peut être sûr que celui qui aura le pouvoir ne sera pas perverti par lui ? Les réalistes, qui partent du constat qu’au fond tous les hommes sont faits d’un même bois et que tout homme peut être perverti par le pouvoir, ne croient pas à ce choix possible, et c’est pourquoi ils s’appuient sur les institutions pour contrôler et diluer le pouvoir. Mais la dilution finit par paralyser le pouvoir. De quelque manière qu’on se tourne, on se trouve devant la même difficulté, celle de la question de la nature déraisonnable de l’homme. Cette difficulté ne trouve de solution que dans les philosophies de l’histoire, où cette nécessité de sagesse de l’homme politique est déplacée au niveau du progrès que les institutions font peu à peu, dans un mouvement dialectique qui les conduit à accomplir cette raison donc aucun individu ne semble absolument capable. Aussi bien ce cours sur le fait politique, le droit, la justice et le pouvoir ne se termine pas là. Il se prolonge dans le cours sur l’histoire.

Vincent

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