Chapitre XV : 5- Le courant idéaliste de la philosophie politique : Rousseau et le législateur

Le législateur intemporel et les difficultés qu’il révèle

Comment savoir ce qui est juste afin de le transcrire dans les lois qui régissent les relations humaines au sein d’une communauté civique et politique ? Quel critère de justice adopter ? Est-ce l’égalité ou l’équité par exemple ? L’égalité est la division absolument à l’identique des biens entre chaque membre d’une communauté, le seul critère pour la division proportionnelle des biens étant donc le nombre de ses membres. L’équité fonde le partage des biens sur d’autres critères, ainsi par exemple, sur le mérite ou sur le besoin. Et dans ce dernier cas, sur quoi fonder l’équité ? Est-ce sur le besoin ou au contraire sur le mérite ? Nous voyons bien que depuis toujours les communautés humaines furent confrontés à ces choix, lorsqu’il s’agissait de partager les biens, que ce soit la terre, les fruits de la terre, le produit du travail humain, etc.. Or tout choix implique que l’on tranche, que l’on se détermine et, en l’occurrence, que l’on se détermine dans le sens de la raison et de la justice. Comment être sûr de trancher dans le bon sens ?
Rousseau qui s’est trouvé confronter à ce paradoxe politique qu’est la réalisation de la liberté individuelle au sein de l’État par une constitution juste, n’a su résoudre ce paradoxe que par une allégorie, par l’invention d’un mythe qui le rapproche de Platon, celui du « législateur intemporel » : « Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des hommes, et qui n’en éprouva aucune ; qui n’eût aucun rapport avec notre nature, et qui la connût à fond ; dont le bonheur fût indépendant de nous, et qui pourtant voulût bien s’occuper du nôtre ; enfin, qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre. Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux hommes », ibidem, Livre 2, Chapitre 7 : Du législateur. On pourrait s’étonner que le chantre de la république démocratique ne donne pas au peuple la liberté de décider des lois qui doivent concrètement le gouverner. C’est que, le peuple en tant que communauté réalisée en chaque individu reste un idéal régulateur. Si la volonté du peuple, en tant que volonté générale ne peut errer, c’est parce qu’elle exprime ni plus ni moins que la raison. Elle est la volonté du bien commun. Mais cette volonté générale n’est pas forcément une réalité effective, et les hommes qui composent le peuple ne sont pas forcément des citoyens accomplis, ayant conscience de leurs devoirs tout autant que de leurs droits : « il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun ; l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entrent-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. », Ibidem, Livre 2, Chapitre 3 : Si la volonté générale peut errer. L’intérêt particulier de chacun tend toujours à s’affirmer contre l’intérêt général et les passions contre la raison. La réalisation de la volonté générale implique, outre cette bonne volonté de chacun, que les vrais besoins des hommes soient à chaque fois connus. Or l’homme est encore, dans bien des domaines, un continent inconnu.
Seul un homme ayant un savoir et une sagesse, que la courte vie des hommes ne peut pas leur donner, et donc un homme pouvant vivre sur plusieurs siècles, et même un homme à la nature divine pourrait être, selon Rousseau, le législateur d’une communauté idéalement juste et donner les règles de vie aux hommes qui leur permettraient d’être ensemble tout en restant libres. C’est pourquoi Rousseau donne aussi à ce grand législateur un rôle éducatif : il s’agit d’élever les hommes, d’en faire des citoyens et des adultes, en permettant à leur humanité de s’accomplir complètement. S’il a donc pour rôle de trouver les grandes institutions politiques et juridiques qui doivent gérer les hommes, il est aussi et peut-être surtout chargé de trouver l’institution au sein d’une éducation nationale, qui permettrait aux enfants d’apprendre à être des hommes vraiment libres, à devenir raisonnable et des adultes accomplis.
L’image du législateur intemporel développé par Rousseau place le Contrat social dans une position idéaliste et utopiste, qui révèle d’autant mieux la difficulté que représente la réalisation de la justice idéale dans le droit et la réalisation de l’essence du politique : incarner des institutions qui permettent le plus possible de liberté individuelle dans une communauté humaine en paix. Elle ne peut dès lors être autrement inspiratrice de la vie politique concrète des hommes que comme un idéal régulateur.

Vincent

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