Chapitre XV : 4- Le courant idéaliste de la philosophie politique : Platon

La réflexion platonicienne sur le pouvoir et sur celui qui doit l’exercer

« Qu’y a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un État, le premier fils d’une reine ? » demande Pascal, qui pourtant montre que dans cette déraison, il y a une forme de sagesse qui permet d’échapper au pire, à la guerre civile. C’est pourtant précisément contre cette déraison et cette sagesse que se construit la philosophie politique de Platon. Ce qui est raisonnable, en ce qui concerne le choix de celui qui gouverne les autres et possède le pouvoir politique, c’est que ce choix porte sur les meilleurs des hommes, et Platon refuse de renoncer à cette exigence de la raison.
Partant du constat que les hommes ne se valent pas, qu’il y a des différences entre eux, que certains sont foncièrement plus intelligents, plus honnêtes et plus sérieux que d’autres, Platon trace l’expression et la justification d’un idéal politique : ce sont les meilleurs qui devraient exercer le pouvoir. Bien évidemment, ce qui devrait être n’est pas forcément ce qui est, et l’idéal n’est que rarement la réalité, car ce qui devrait être n’est pas aisé à rendre réel, comme le montre Pascal dans la Pensée 320. Pourtant, précisément à la différence de Pascal, Platon estime que c’est néanmoins possible.

 

Qui sont ceux qui sont destinés, selon Platon, par leur nature supérieure, à gouverner la cité idéale ?

Deux qualités distinctives les caractérisent effectivement : l’intelligence et l’aptitude éthique : il faut qu’ils soientt à la fois capables de voir ce qui est bon pour la communauté et qu’ils veuillent ce bien, autrement dit qu’ils soient des sages dans tous les sens du terme, sages parce que perspicaces, mais aussi parce que profondément dévoués à la cité : l’exercice du pouvoir exige donc « de l’intelligence, de l’autorité et du dévouement à l’intérêt public », Platon, La République, V. Ces sages, Platon les appelle aussi « philosophes », « hommes éveillés », « hommes d’or », et cela, par opposition aux autres hommes, « aux hommes du commun », « aux hommes endormis », « aux hommes d’airain et d’argent » devant se contenter d’être les sujets obéissant au pouvoir que seuls les premiers sont vraiment aptes à exercer. L’homme d’or est un microcosme semblablement harmonieux à ce macrocosme qu’est la République idéale. Ce philosophe qui aime la sagesse (philo-sophia), non pas comme un objet de désir lointain, mais comme un objet précieux qu’il possède, et qui est donc aussi sage que philosophe, se caractérise par le fait qu’en lui règnent la justice et la tempérance : chacune des parties de son psychisme est exactement à la place qui doit être la sienne. Les impulsions animales, les désirs de possession et de consommation sont maintenus sous le joug des vertus viriles et en particulier du courage. Quant aux vertus viriles, elles sont elles-mêmes sous la domination de l’intelligence et de la volonté. En quelque sorte pour reprendre une analogie platonicienne, le ventre a sa place, car il ne s’agit pas de refouler quoi que ce soit mais de l’encadrer, mais ce ventre est sous l’emprise du cœur (au sens cornélien), et ce cœur sous l’emprise de la tête.
C’est pourquoi ces sages sont aussi des éveillés et des hommes qui peuvent voir la réalité telle qu’elle est. Étant libres des désirs egotiques et des projections mentales de toutes sortes que ces désirs produisent, ils voient ce qui est, sans illusion et sans projection. Eux seuls peuvent donc voir réellement les vrais besoins politiques et juridiques de leur cité. Ainsi, eux seuls peuvent gouverner la cité. Bien évidemment, pour les autres hommes, les philosophes sont des rêveurs qu’ils ne comprennent pas, incapables qu’ils sont de voir ce que les philosophes voient. Ces autres hommes dorment et rêvent sans le savoir, hypnotisés par les illusions de leurs désirs, au point de ne pas voir la réalité telle qu’elle est, de ne la voir qu’à travers le filtre des projections mentales qu’induisent ces désirs. Il y a, selon Platon, au sein de cet ensemble que forment les non philosophes, deux types de rêveurs, qu’il appelle « hommes d’argent » et « hommes d’airain ». Ces derniers sont les impulsifs, les avides, ceux qui sont pris dans des rêves de consommation matérielle. Ce qui domine en eux est donc le ventre qui symbolise les appétences, la soif, les désirs. Et il y a les ambitieux, les hommes d’argent, ceux qui sont pris dans des rêves de gloire. Ce qui domine en eux, c’est le cœur. Ces deux types d’hommes ne sont pas complètement réalisés dans leur humanité, car la raison reste endormie en eux. C’est aussi pourquoi, selon Platon, ils sont aliénés et restent pris dans les filets de leurs rêves egotiques. Les rêves des hommes d’argent ont plus de panache que ceux des hommes d’airain, mais ce sont des rêves néanmoins, qui les empêchent eux aussi de voir la réalité telle qu’elle est, et donc en l’occurrence de réaliser le bien de tous et de servir ce bien commun par une volonté arrimée à la raison.
Ce microcosme que constitue l’individu est le reflet du macrocosme qu’est la cité. De même qu’un individu n’est harmonieux et libre que si la partie d’airain en lui obéit à la partie d’argent, qui elle-même est soumise à la partie d’or, dans la cité idéale, les hommes d’airain se soumettent aux hommes d’argent et ces derniers donnent allégeance aux hommes d’or. À l’inverse, toute cité où le pouvoir appartient aux deux catégories disharmonieuses et aliénées d’hommes est une cité dysharmonieuse. Il y a donc des cités où dominent les hommes d’argent, cités où le pouvoir appartient aux ambitieux, aux militaires, aux autoritaires, comme il y a des cités où dominent les hommes de bronze, les avides, les cupides, et où règnent en maîtresse les passions. Pour qu’une cité soit bien gouvernée et harmonieuse, reflet macroscopique de ce microcosme que sont l’homme d’or et le philosophe, il suffit dès lors, nous dit Platon, que le philosophe soit roi ou que le roi soit philosophe : « Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes (…), il n’y aura de cesse, mon cher Glaucon, aux maux des cités, ni, ce me semble, à celui du genre humain. », République V, 412c.

Vincent

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