Chapitre XV : 2- Spinoza : les institutions

Les institutions sont le véritable rempart contre l’arbitraire du pouvoir

Dans l’état de nature tel que le voit Spinoza, autrement dit dans la relation spontanée qui existe entre les hommes, dès lors qu’ils ne sont pas réglés par une convention juridique et obligés par l’État et le pouvoir politique, les hommes ne sont pas très tendres les uns à l’égard des autres et la violence règne : « Il est évident qu’une nation est toujours menée à sa perte par ses citoyens, plutôt que par les ennemis du dehors ; car la majorité des hommes n’est pas constituée de gens de bien. », Traité de l’autorité politique, Chapitre 6, §6, « Sage ou insensé, tout homme ne fait-il pas parti de la nature ? », Chapitre 2, §5.
L’homme se présente pour lui aussi comme un être du désir. L’animal est un être du besoin, il est limité dans ses appétences par l’instinct et la nature. Le désir est, pour Spinoza, une affirmation aussi naturelle de soi que le besoin, simplement chez l’homme il est très puissant et rendu encore plus puissant par imagination et par la contagion affective qui règne entre les hommes. C’est ainsi que lorsqu’un individu désire quelque chose, il s’imagine que la possession de cette chose lui sera agréable, source de bien-être, en permettant une extension de soi. Mais par le phénomène de la contagion, son désir, dès lors qu’il est connu, déclenche naturellement le désir des autres hommes. Les hommes sont donc en intense rivalité entre eux. Et cette rivalité se traduit naturellement par de la haine réciproque et par de la violence : « Dans la mesure où les hommes sont troublés par la colère, l’envie ou quelqu’ autre sentiment haineux, ils sont entraînés dans des directions différentes et entrent en conflit les uns avec les autres. Or les hommes sont d’autant plus redoutables qu’ils dépassent en puissance, habileté et ruse les autres animaux. Puisque la plupart des hommes (…) sont naturellement en proie à des sentiments de ce genre, il s’ensuit qu’ils sont, du fait de leur nature même, ennemis les uns des autres. », Spinoza, Traité de l’autorité politique, Chapitre 2, §14. Bien évidemment, les hommes ne peuvent pas en rester là et ils doivent en passer par un pacte social. Mais le pacte hobbien, qui les dépouillerait de leur liberté au profit de l’un d’entre eux, ne convient pas, pour la raison que la nature primitive de l’homme, faite de désir, ne cesse pas lorsque l’individu pactise ; il fonde même cette exigence d’égalité qui est tellement en jeu dans les relations humaines et qui rend la question du fait politique si complexe. Celui qui posséderait, à l’instar du souverain hobbien, une liberté et ce pouvoir sur les autres, que tous désirent intensément, subirait la haine de tous. Personne ne serait plus haï que le roi, ce qui ne permettrait pas une bonne cohésion de la communauté ni une harmonisation des relations humaines au sein de cette communauté. La violence que les hommes cherchent à éviter serait alors inévitable.
Spinoza pense, par ailleurs, préfigurant en cela Rousseau, que les hommes ne peuvent renoncer à la liberté, qui est une des composantes de la nature humaine, au même titre que le désir : « Il est incontestable que l’homme partage avec tous les autres types réels, en la nature, la tendance à conserver son être dans la mesure de l’effort qui lui est propre. La seule différence, en effet, qui pourrait le distinguer des autres résulterait de la liberté de la volonté humaine. Mais plus nous concevons l’homme comme libre, plus nous sommes contraints d’affirmer qu’il doit nécessairement se conserver soi-même et rester maître de son esprit. », Spinoza, Ibidem, Chapitre 2, §7. Si les hommes abandonnent leur droit naturel à faire tout ce qui leur convient, ce ne peut être que pour avoir une sécurité que l’État seul peut leur apporter, mais à la condition que cet État ne les transforme pas en esclaves : « Lorsque les sujets d’une nation donnée sont trop terrorisés pour se soulever en armes, on ne devrait pas dire que la paix règne dans ce pays, mais seulement qu’il n’est point en guerre. La paix, en vérité, n’est pas une simple absence d’hostilité, mais une situation positive, dont certaine force de caractère est la condition. En effet, on sait (…) que la soumission consiste en une volonté constante d’exécuter les actes, dont l’accomplissement est prescrit par une décision générale de la nation. Quelquefois aussi, il arrive qu’une nation conserve la paix à la faveur seulement de l’apathie des sujets, menés comme du bétail et inaptes à s’assimiler quelque rôle que ce soit, sinon celui d’esclave. Cependant, un pays de ce genre devrait plutôt porter le nom de désert, que de nation ! », Spinoza, Traité de l’autorité politique, Chapitre 5, §4. Il est donc irrationnel, aux yeux du réaliste qu’est Spinoza, de confier la charge du pouvoir politique à un seul homme. Les hommes étant ce qu’ils sont, précisément des êtres souvent peu raisonnables, il serait très dangereux de placer entre les mains d’un seul tout le pouvoir, et absurde d’échapper au danger que représente l’état de nature anarchique pour tomber dans celui d’une tyrannie. Reprenant ce que disent tous les philosophes réalistes en matière politique, Spinoza affirme qu’on ne peut ni se fier à la bonne volonté des hommes, ni croire en leur intégrité. Rappelons-nous bien que l’état de nature n’est pas un état historique, et que donc, on ne sort pas de cet état par un acte symbolique, par un engagement effectif. Cet état est là, sous-jacent, dès que les hommes vivent en communauté, il traduit la réalité des relations humaines dès lors qu’elles sont spontanées, qu’elles ne sont pas réglées par les lois : « la situation de droit naturel n’est pas réellement abolie, lorsque commence l’état de société. En effet, l’homme, dans l’état social comme dans l’état naturel, agit conformément aux lois de sa nature et songe à son intérêt personnel. », Ibidem, Chapitre 3, §3.
Pour Spinoza, qui est bien en cela dans une lignée réaliste, ceux qui ont le pouvoir tendent naturellement à en abuser. Les hommes qui possèdent le pouvoir ont en effet, beaucoup plus que les autres, les moyens d’assouvir leurs désirs en se servant de ce pouvoir. Par ce qu’ils connaissent les rouages des systèmes politiques, administratifs et juridiques et qu’ils ont des moyens de pression ou de corruption que ne possèdent pas les autres, les hommes au pouvoir pourraient se mettre à ressembler au personnage de Gygès, dont parle Glaucon dans La République. Il ne manquerait presque jamais d’en abuser, car pour résister à la tentation de se servir là où aucune pression ne s’exerce, il faudrait un tempérament droit et juste dont la plupart des hommes sont dépourvus. Le pouvoir politique ne doit donc pas tant reposer sur les personnes que sur les institutions : « un État qui, pour assurer son salut, s’en remettrait à la bonne foi de quelques individus que ce soit, et dont les affaires ne pourraient être convenablement gérées que par des administrateurs de bonne foi, reposerait sur une base bien précaire ! Veut-on qu’il soit stable ? Les rouages devront être agencés de la façon que voici : à supposer indifféremment que les hommes chargés de les faire fonctionner se laissent guider par la raison ou par les sentiments, la tentation de manquer de conscience ou d’agir mal ne doit pas pouvoir s’offrir à eux. » Spinoza, Traité de l’autorité politique, Chapitre 1, §6. Puisque ce sont les institutions que Spinoza charge de réguler la société humaine, elles doivent être faites de telle sorte que, quelles que soient les tentations des hommes, et quels que soient ces hommes, ceux-ci n’aient pas le choix et doivent faire leur devoir. La différence essentielle entre l’analyse de Hobbes et celle de Spinoza, c’est que pour Hobbes l’institution qui permet aux hommes de sortir de l’état de nature réside dans le pouvoir absolu, alors que pour Spinoza, le pouvoir, parce qu’il est lui-même quelque chose qui peut relever de l’état de nature, doit lui-même être sous la coupe d’une institution et d’une constitution. Pour parler plus clairement, pour Hobbes le pouvoir politique est premier et supporte le droit, alors que pour Spinoza, le droit doit être premier et encadrer le pouvoir politique. Pour Hobbes le politique est la condition du juridique et du social ; pour Spinoza, le juridique est la condition d’une vie politique en accord avec les besoins fondamentaux de l’homme. Ces institutions qui doivent permettre un exercice limité du pouvoir résident tout d’abord dans l’existence d’une constitution et d’un code des lois, qui sont, selon Spinoza, les véritables remparts contre la tyrannie.

Vincent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *