Chapitre XV : 1- La philosophie pactuelle de Hobbes : l’état de nature

L’état de nature hobbien

La fameuse formule de Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme » se trouve dans L’Épître dédicatoire du De Cive (Le Citoyen). Pour la comprendre, il est indispensable de la situer dans son contexte : « Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. L’un dans la comparaison des Citoyens les uns avec les autres ; et l’autre dans la considération des Républiques ; là, par le moyen de la Justice et de la Charité, qui sont les vertus de la paix, on s’approche de la ressemblance de Dieu ; et ici, les désordres des méchants contraignent ceux mêmes qui sont les meilleures de recourir, par le droit d’une légitime défense, à la force et à la tromperie, qui sont les vertus de la guerre, c’est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches (…) », Le Citoyen ou les fondements de la politique, p.83.
L’état de nature peut donc se définir ainsi : c’est la représentation imaginaire de la société humaine, lorsque, privées de l’organisation de l’État et des lois, les relations entre les hommes sont laissées à leur pure spontanéité. Cet état de nature apparaît clairement comme « un état de guerre de tous contre tous ». Ce n’est pourtant pas que tous les hommes soient d’une nature spécialement méchante ou violente. Pour être réaliste, Hobbes n’est pas particulièrement misanthrope dans ses descriptions de l’homme, dont il perçoit clairement l’ambivalence. Il reconnaît en effet en l’homme une potentialité de raison et de justice et de toutes les vertus qui le caractérisent.
Dans l’état de nature hobbien, il y a deux types de législations naturelles : le droit de nature et la loi naturelle. La loi naturelle est issue de la raison. Elle est première, elle défend de faire tout ce qui peut nuire à la vie, et selon cette loi chacun « doit s’efforcer à la paix ». Ce n’est que si ce précepte de la raison ne parvient pas à se réaliser que le droit de nature qui consiste en la liberté de faire ce qu’on désire intervient et qu’il est loisible à l’homme « de rechercher et d’utiliser tous les secours et tous les avantages de la guerre » (Hobbes, Léviathan, chapitre 14). Nous le voyons, au sein même de l’état de nature, « le naturel » ou « l’animal » en l’homme est combattu par « le raisonnable », qui est premier et qui seul permet à Hobbes de fonder la vie civique, puisque de la loi naturelle découle toute une série de lois qui permettent au pacte social de durer dans le temps et de constituer une promesse inviolable.
Mais pour Hobbes, cette potentialité vertueuse et raisonnable ne peut pas vraiment se développer hors de l’État civil, et donc dans l’état de nature, où les meilleurs des hommes sont obligés de se conduire comme les pires : « La volonté de nuire en l’état de nature est aussi en tous les hommes : mais elle ne procède pas toujours d’une même cause, et n’est pas toujours également blâmable. Il y en a qui, reconnaissant notre égalité naturelle, permettraient aux autres tout ce qu’ils se permettent à eux-mêmes ; et c’est là vraiment un effet de modestie et de juste estimation de ses forces. Il y en a d’autres qui, s’attribuant une certaine supériorité, veulent que tout leur soit permis, et que tout l’honneur leur appartienne : en quoi ils font paraître leur arrogance. En ceux-ci donc la volonté de nuire naît d’une vaine gloire, et d’une fausse estimation de ses forces. En ceux-là elle procède d’une nécessité inévitable de défendre son bien et sa liberté contre l’insolence de ces derniers. », Le Citoyen ou les fondements de la politique, Première section : La Liberté, Chapitre 1 : De L’état des hommes hors de la société civile. L’homme est en effet principiellement un être de désir : « la plus ordinaire cause qui invite les hommes au désir de s’offenser, et de ce nuire les uns aux autres est, que plusieurs recherchant en même temps une même chose, il arrive fort souvent qu’ils ne peuvent pas la posséder en commun, et qu’elle ne peut pas être divisée. », Le Citoyen ou les fondements de la politique, Ibid.. Il veut être au-dessus des autres et posséder tout ce qu’il voit. De ce fait, les hommes sont en rivalité les uns avec les autres, parce qu’ils désirent les mêmes choses, et c’est de cette rivalité que naît la violence. La violence de l’état de nature est donc un sous-produit de la nature essentiellement désirante et cupide de l’homme. Voilà pourquoi dans cet état règne la violence et les hommes vivent dans la plus grande insécurité qui soit, et donc dans la peur. Dans cet état, rien ne peut réguler un tant soit peu les relations humaines, puisque même la force est neutralisée, « pour ce qui est de la force corporelle, l’homme le plus faible en a assez pour tuer l’homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’alliant à d’autres qui courent le même danger que lui », Léviathan, Chapitre 13.
Les hommes ne pouvant rien posséder durablement vivent aussi dans une grande misère, et l’économie se trouve réduite au néant. À défaut de loi ou d’accord entre les hommes, il n’y a pas de propriété et personne n’a assez de force pour défendre durablement le fruit de son travail, donc personne ne travaille : dans l’état de nature, il n’y a que des possessions, défendues par la seule force du possédant. Mais le possédant, nous venons de le voir, dort aussi. Ses possessions lui sont donc sans cesse dérobées. Pour que la possession acquière la stabilité nécessaire au développement d’une économie fondée sur le travail et la production, il faut qu’une puissance policière garantisse la possession, et donc que celle-ci devienne une propriété, autrement dit une possession reconnue par tous et garantie par l’État :
« Il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. », « C’est pourquoi toutes les conséquences d’un temps de guerre où chacun est l’ennemi de chacun, se retrouvent aussi en un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle dont les munissent leur propre force ou leur propre ingéniosité. Dans un tel état, il n’y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n’en est pas assuré : et conséquemment il ne s’y trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par mer ; pas de constructions commodes ; pas d’appareils capables de mouvoir et d’enlever les choses qui pour se faire exigent beaucoup de force ; pas de connaissances de la face de la terre ; pas de computation du temps ; pas d’art ; pas de lettres ; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale, et brève. », « Cette guerre de chacun contre chacun à une autre conséquence : à savoir, que rien ne peut être injuste. Les notions de légitime et d’illégitime, de justice et d’injustice, n’ont pas ici leur place. », « On pensera peut-être qu’un tel temps n’a jamais existé, ni un état de guerre tel que celui-ci. Je crois en effet qu’il n’en a jamais été ainsi, d’une manière générale, dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d’endroits où les hommes vivent ainsi actuellement. (…) De toute façon, on peut discerner le genre de vie qui prévaudrait s’il n’y avait pas de pouvoir commun à craindre, par le genre de vie où tombent ordinairement, lors d’une guerre civile, les hommes qui avaient jusqu’alors vécu sous un gouvernement pacifique. », Léviathan, chapitre 13.

Vincent

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