Chapitre XV : 1- La philosophie pactuelle de Hobbes : de la nature du souverain et de son pouvoir

De la nature du souverain et de son pouvoir

Le pacte social fait donc naître l’état politique, en transformant l’égalité malheureuse des hommes dans l’état de nature en hiérarchie radicale, où un souverain, au pouvoir absolu (il a conservé, et lui seul, sa liberté naturelle), domine et dirige tous les autres. Le souverain possède donc le pouvoir politique par le fait qu’il fait exception dans ce renoncement à la liberté naturelle qu’il conserve. Ce souverain est détenteur de toute la force commune, par laquelle il peut soumettre tous les autres hommes à sa volonté particulière. Le pouvoir politique du souverain, qui n’est lui-même lié par aucun contrat et par aucune convention aux autres hommes, relève de la royauté absolue et de l’absolutisme : « Que celui qui est fait souverain ne fasse pas de convention avec ses sujets avant son avènement, la chose est claire : ou bien en effet il doit passer convention avec la multitude entière, constituant une des parties contractantes, ou bien il doit passer une convention particulière avec chacun ; mais avec l’ensemble constituant une partie contractante, cela est impossible, parce qu’ils ne sont pas encore une seule personne ; et s’il passe autant de conventions particulières qu’il y a d’hommes, ces conventions après qu’il est devenu souverain sont nulles, car toute action que l’un d’entre eux peut alléguer comme enfreignant l’une de ces conventions est l’acte de cet homme même, en même temps que tous les autres, puisqu’accompli au nom (in the Person) de chacun d’eux en particulier, et en vertu de son droit. », Chapitre 18 : Du droit de ceux qui ont le pouvoir suprême dans la cité par institution. Le corps politique tout entier le suit donc comme un seul homme. Par là-même, le pacte social transforme un agrégat d’individus autonomes en un corps politique soudé autour de la personne du souverain : « Cela va plus loin que le consensus, ou concorde : il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun avec chacun passée de telle sorte que c’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. Telle est la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt pour en parler avec plus de référence, de ce Dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection », Léviathan, Chapitre 17 : De la cause, de la génération et de la définition de la cité.
Cette volonté du roi est désormais la volonté même du peuple, c’est pourquoi le roi ne dit pas « je veux », mais           « nous voulons ». Cet absolutisme s’enracine dans le fait que le roi incarne en son individualité particulière le peuple tout entier. Lorsque, par exemple, le roi décide de faire la guerre aux peuple voisin, ce sont tous les hommes qui composent son peuple qui entrent en guerre et le suivent « comme un seul homme » au point de se mettre à haïr ceux auxquels leur roi a déclaré la guerre, reprenant, à leur propre compte, l’inimitié décidée par le roi.
L’État naturellement issu du pacte social est donc une monarchie absolue, et ce type de régime est lui-même totalement légitimé par le pacte social, ainsi que par le fait que c’est la seule chose qui garantit, aux yeux de Hobbes, la paix sociale. La hiérarchie, qui désormais existe entre le souverain et les autres hommes est, en effet, radicale et inaliénable, et c’est à cette condition que, selon Hobbes, la paix sociale est assurée. La suprématie du souverain n’admet en effet aucun contre-pouvoir, ni aucune forme de concurrence, par ce que si quelque chose ou quelqu’un remettait en cause ce pouvoir, il y aurait, pense Hobbes, une faille dans laquelle pourraient s’insinuer la critique, la révolte et même la révolution, et donc nous aurions le retour en force, toujours possible, de l’état de nature. Le pouvoir absolu est donc le seul véritable rempart de la société humaine contre les méfaits d’un d’une nature humaine qui tend toujours à conduire à l’état de nature si elle est laissée à elle-même.
Nous avons bien compris que par le pacte social, où d’individus séparés et autonomes, les hommes deviennent les parties de ce tout qu’est la société civique et politique dont la gestion leur échappe complètement et perdent la liberté et la spontanéité de leurs relations. Ils perdent aussi l’égalité dans laquelle ils vivent spontanément. Mais en échange, ils gagnent la sécurité, l’ordre, la paix, la prospérité, et aussi de la force contre les ennemis collectifs. Hobbes qui avait souffert de la période de troubles sociaux engendrée par la révolution de Cromwell, a mis l’accent sur les conditions d’une stabilité absolue de l’État : pour que l’État soit absolument stable, il ne faut pas que le pouvoir central représenté par le souverain puisse être mis en question. Toute insoumission, toute révolte, et a fortiori toute révolution sont donc hors-la-loi selon Hobbes. Elles sont hors-la-loi, par ce qu’elles remettent en cause le fondement même de l’État et contreviennent aux engagements implicites fondamentaux que chaque citoyen passe dès qu’il vit dans un État. Hobbes, dans le Léviathan, étudie les limites de l’État, qui ne légifère pas sur tout (notamment sur les échanges économiques), ce qui fait que là où la loi se tait tout est permis. Il évoque aussi quelques droits du sujet à la désobéissance,, droit qui n’intervient que dans des cas extrêmes : « si le souverain ordonne à un homme (même justement condamné) de se tuer, de se blesser, ou de se mutiler ; ou bien de ne pas résister à ceux qui l’attaquent ; ou bien de s’abstenir d’user de la nourriture, de l’air, des médicaments, ou de tout autre chose sans laquelle il ne peut vivre : cet homme a néanmoins la liberté de désobéir. Si un homme est interrogé par le souverain, ou en vertu d’une autorité déléguée par celui-ci, au sujet d’un crime qu’il a commis, il n’est pas tenu (hormis le cas où il est assuré du pardon) d’avouer : nul homme en effet, je l’ai montré dans le même chapitre, ne peut être obligé, en vertu d’une convention, de s’accuser lui-même(…). Nul n’est tenu par la lettre même de ses engagements de se tuer ou de tuer quelqu’un d’autre (…), Léviathan, chapitre 27 (?). Si le roi, sous son règne et sous son autorité inaliénable, désire instaurer entre les autres hommes une hiérarchie qu’il préside, il le fait, et peut toujours le défaire. La seule hiérarchie qui ne peut pas être défaite, c’est celle qui le place radicalement au-dessus des autres hommes, et cela quoi qu’il fasse, puisque c’est sur ce pouvoir que repose l’ordre qui est la condition même de la paix sociale.

Vincent

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