Chapitre XII : 2- Les sciences humaines et leur problématique scientificité

Les difficultés liées à l’objet étudié : l’homme

La méthode comparative en psychologie

La méthode expérimentale en psychologie

La méthode clinique

En quelque sorte, tout se passe comme s’il était entendu que l’esprit scientifique était le seul à pouvoir parler correctement et intelligemment de n’importe quel objet, y compris l’homme. C’est précisément ce que nous voulons remettre en question. Il nous semble que le discours scientifique est rigoureux et fiable, mais aussi très limité par son objet et ses méthodes. Il ne peut pas, en particulier, saisir l’individuel dans son unicité. Cette individualité spécifique ne peut être saisie que dans une forme d’esprit plus artistique, plus synthétique et plus intuitive, la forme littéraire, ou encore, pour reprendre les catégories pascaliennes, par une forme propre à l’esprit de finesse :
« Différence entre l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse.
– En l’un, les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ; de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d’habitude : mais pour peu qu’on l’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal résonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent.
Mais dans l’esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence, il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre, qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or l’omission d’un principe mène à l’erreur ; ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.
Tous les géomètres seraient donc fins s’ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connaissent ; et les esprits fins seraient géomètres s’ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.
Ce qui fait donc que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c’est qu’ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes : ce sont des choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l’entreprendre. », Pascal, Pensées 1.
L’étude clinique des cas, si éclairante pour la saisie de l’homme et la théorisation qui en ressort, nous semble relever beaucoup plus de l’esprit de finesse que de l’esprit de géométrie et d’une intuition relevant au moins autant de l’analyse littéraire que de l’examen scientifique. Comme le dit Pascal, la réalité de l’homme dans sa complexité est telle qu’  » il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus « . Freud et tous les psychologues contemporains qui apportent, par l’étude de la psychopathologie, un éclairage sur l’humain, procèdent littéralement de cet esprit de finesse. C’est pourquoi leur discours parle à celui qui les lit. Il leur fait voir des réalités qu’ils avaient vues auparavant mais sans y prêter suffisamment d’attention. Quant à ceux qui ne les avaient pas vues, le discours des psychologues leur paraît obscur et fantaisiste, car ces choses à la fois délicate et nombreuse dont procède l’analyse de l’individualité,  » on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes «  (Pascal, Pensées, 1). Ce travail sur le réel de la réalité psychologique de l’homme, tout en finesse, procède en effet de l’intuition, qui seule permet de saisir cette multiplicité complexe d’éléments que constitue la réalité individuelle en l’unifiant dans une interprétation :  » on les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit « .
Il nous semble que dans cet effort pour dire l’homme dans sa réalité à la fois universelle et singulière, la psychologie clinique (comme la psychanalyse à laquelle souvent elle se rattache) est à la frontière entre le scientifique, l’artistique et le littéraire, entre l’esprit nécessaire aux observations et expérimentations de laboratoire, et celui propre aux descriptions romanesques, aux tragédies, aux grandes descriptions littéraires. De là vient la grande valeur de ces recherches. Ces discours des sciences humaines sur l’homme aident à comprendre l’homme. Ils naissent de pratiques, qui ont en outre une efficacité incontestable sur le plan clinique.. La revendication des psychologues cliniciens à la scientificité de travail est donc une revendication absurde, bien que propre à notre temps, puisqu’elle se ramène à la valorisation de l’amputation d’une forme aussi valide, bien que différente de la saisie de l’homme par lui-même, que représente la forme intuitive.

Conclusion sur les sciences

Les sciences humaines peuvent, à juste titre, prétendre au statut de recherches scientifiques proprement dites, lorsque l’homme est examiné avec des méthodes d’observation, de comparaison et d’expérimentation contrôlée en laboratoire. Mais cet objet est aussi un sujet et un individu, à l’expression absolument et radicalement unique, et qui pourtant se fait toujours l’écho d’une réalité universellement humaine. Le champ des sciences humaines s’étend donc entre deux pôles, l’un qui les rapproche des sciences de la nature et qui vise des mécanismes très généraux, voire universels, l’autre, plus historique ou existentiel, qui met au contraire l’accent sur ce qui est propre à chaque situation et infiniment variable. Les sciences humaines sont donc à la frange entre le monde scientifique et mathématique, rigoureux mais qui ne peut tisser que des mailles trop larges pour saisir la réalité humaine dans sa complexité, et le monde littéraire et artistique où toujours l’humain fut décrit, analysé et déployé en finesse.
Deux types d’esprit, l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, sont donc nécessaires pour que la compréhension de l’homme par l’homme progresse. Plus l’esprit de géométrie est en jeu, comme dans les sciences humaines expérimentales, plus la recherche est scientifique et rigoureuse, plus au contraire l’esprit de finesse s’exerce, plus la recherche est fine, intuitive et subtile, tout en s’éloignant de la réalité scientifique. Cela n’enlève, à nos yeux, aucune valeur à ce second type de recherche, loin de là. Cela lui donne une autre valeur. Si la science se distingue par un effort constant pour lier théorie et expérience, il n’empêche qu’elle est, selon Bergson, l’aboutissement de la perception. L’une et l’autre ont, en effet, moins pour fin la connaissance de la réalité que sa saisie dans une visée pragmatique, utilitaire et technique. Ce que la science recherche, nous l’avons vu avec Einstein, c’est  » un mécanisme caché « . Cette expression met bien en évidence en quoi, pour la science comme pour la perception ordinaire, la vision mécaniste du monde domine. Il s’agit de trouver des rouages cachés. L’une et l’autre sont inadaptées pour saisir la réalité dans son caractère toujours particulier, toujours nouveau. C’est pourquoi les sciences humaines ne peuvent pas être simplement des sciences et se rapprochent de la littérature, de l’art et plus encore de la philosophie, dont elles essaient cependant de se détacher. C’est que la philosophie comme le montre Bergson, ne s’appuie pas tant sur l’intelligence, qui découpe le réel, que sur l’intuition d’une saisie globale et fluide de cette même réalité. L’intuition philosophique propose donc une représentation de la réalité qui est d’une nature radicalement différente de celle, de nature analytique, qui est issue de la perception ordinaire des choses.

Vincent

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