Chapitre 15 : Le fait politique

le pouvoir, le droit, la justice et l’État

Introduction

Notre cours part de cette question : pourquoi la politique en tant qu’organisation de la cité (polis) exige-t-elle une hiérarchie entre les hommes, autrement dit que certains aient le pouvoir et d’autres le subissent, alors même que deux des exigences humaines les plus importantes sont l’égalité entre tous et la liberté individuelle ? Pourquoi donc, pour parler clairement, le pouvoir politique est-il présent dans la vie communautaire des êtres humains et non pas l’anarchie ?

 

I- L’imaginaire anarchiste et les deux courants, idéaliste et réaliste, de la pensée politique

1- Le fondement de l’État et du pouvoir politique se trouve dans la nature ambivalente de l’homme, qui n’est ni un animal, ni la plupart du temps un sage :

 

« si l’on pouvait imaginer un grand nombre d’hommes unanimes dans l’observation de la justice et des autres lois de nature, en l’absence d’un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, on pourrait aussi bien imaginer toute l’humanité en faisant autant : aucun gouvernement civil, aucune espèce de République n’existerait alors, et n’aurait besoin d’exister ; il y aurait en effet la paix sans la sujétion. », Hobbes, Léviathan, Chapitre 17.
2- ces deux références : le monde animal d’une part et l’utopie d’une communauté de sages d’autre part, permettent d’avoir une vision soit réaliste, soit idéaliste de la vie communautaire des hommes
Pierre Clastres, La Société contre l’État

 

II- le courant réaliste de la philosophie politique

1- la pierre de touche que représente le pouvoir en tant qu’il révèle la nature profondément « injuste de l’homme» et sa nature égoïste et impulsive : le mythe de « l’anneau de Gygès».

Selon Glaucon, dans la République, le respect des lois qui caractérise le juste n’est bien qu’une contrainte, plus ou moins intériorisée, et non l’affirmation positive d’une nature aimant la justice qui s’oblige elle-même : Platon, la république, livre II.
Nous voyons bien en œuvre, dans ce texte, les différentes caractéristiques du courant réaliste. Il y a tout d’abord la référence à la nature. « Cela étant, nous prendrions sur le fait le juste en train d’aller au même but que l’injuste en raison de la convoitise du plus, de cette fin qu’il est naturel à tout être de poursuivre comme un bien, tandis que par contrainte la loi l’en détourne vers le grand cas qu’il doit faire de l’égalité». La nature qui est innée et irrépressible en tout être est ici la « convoitise du plus». La loi est ce qui met une limite à cette convoitise. La limite que propose la loi et donc un artifice. Il y a ensuite l’affirmation du caractère universel de cette nature, et donc de l’absence d’exception :« supposons qu’il y ait deux bagues de ce genre, que l’un, le juste la passe au doigt, et l’autre l’injuste, il ne se trouverait pas, peut-on croire, un seul homme au cœur d’assez bon acier pour demeurer dans la justice». Au fond, tous les hommes se valent. Personne ne peut résister à la tentation du pouvoir autrement dit de ses propres appétits. Ceux qu’on appelle «justes» ne le sont pas plus, en leur cœur, que les autres. Une même avidité caractérise tous les hommes dès lors qu’ils ont la possibilité effective de lui donner libre cours.
Ce que nous montre le mythe de Gygès, c’est que tous les hommes, tout en voulant vivre dans un État policé où tout le monde respecte les lois, rêvent, au fond, de pouvoir faire, eux seuls, exception. Tout le monde vit donc comme une contrainte insupportable à sa propre affirmation les limites qu’il trouve naturel de voir acceptées par les autres. Si tout le monde rêve de vivre dans un État policé, c’est pour ne pas avoir à subir les violences qui pourraient découler de l’appétence des autres. Personne n’a envie d’être violé, blessé, volé, tué. Chacun accepte alors de restreindre sa propre affirmation afin de voir les autres se restreindre aussi.
Nous avons là les prémices du contrat social que les philosophes des dix-septième et dix-huitième siècles vont explorer longuement. Mais nous avons aussi l’explication à la tentation permanente qu’ont les hommes d’échapper aux lois, comme en témoigne l’action criminelle de Gygès. L’homme ne se transforme pas fondamentalement en décidant qu’il est meilleur pour lui de se donner des lois et de leur obéir pour parvenir à vivre avec ses semblables. Dès qu’un individu peut, sans se faire prendre, contrevenir aux lois il le fait. Dès qu’il peut, par exemple, frauder le fisc sans risque, il le fait presque immanquablement.
En face des individus, il est donc nécessaire qu’il y ait non seulement des lois, mais une force qui impose aux hommes de leur obéir, celle de l’État, en tant que puissance transcendante, qui impose l’ordre, autrement dit surveille, organise et prévient les tentations individuelles, notamment en punissant ceux qui s’adonnent au crime et sont pris.
Ce que nous montre le mythe de Gygès, c’est que nous sommes conduits à justifier l’existence des lois et de l’État lorsque nous faisons une description « réaliste» de la nature humaine. C’est effectivement ainsi que naît la célèbre thèse politique de Hobbes : sa vision de la réalité humaine le conduit à affirmer comme nécessaire une hiérarchie radicale des hommes, seule capable de garantir à chacun la sécurité à laquelle il aspire.

Vincent

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